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  • : Grand lecteur de romans noirs, de science-fiction et d'autres trucs bizarres qui me tombent sous la main
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8 novembre 2011 2 08 /11 /novembre /2011 15:13

     De temps en temps, j'aime à me plonger dans les monographies, les essais et les études cogitées par des universitaires ou des érudits monomaniaques. L'exercice permet de confronter mon point de vue de connaisseur dilettante à celui plus analytique des spécialistes et exégètes.

     Les lecteurs assidus de ce blog (il se compte sur les doigts de la main invisible du Marché moins la TVA) étant prévenus de mon penchant pour P.I.T.II, ils ne seront pas étonnés de découvrir ici le commentaire d'une étude sur l'auteur hispano-américain (que les portraits du Che et de Sandokan ornent les places publiques en son honneur).

 

     L'étude de Sébastien Rutés se donne pour ambition de légitimer la littéralité du polar. Le constat de départ est simple à appréhender. Le polar et son continuateur le néo-polar n'ont jusqu'à présent été étudiés que sous l'angle idéologique, politique et social. L'universitaire se propose de le faire sur des considérations stylistiques, structurelles et narratologiques.

     Lénine à Disneyland se présente comme une version remaniée de sa thèse de doctorat. Un travail portant en particulier sur l'œuvre de Taibo II, via l'analyse de l'intertextualité. On regrette juste que l'ouvrage soit dépourvu d'index, d'un rappel du corpus étudié et d'indications bibliographiques. Ce sont les seuls bémols, tant la lecture s'avère passionnante par ailleurs.

     Selon Sébastien Rutés, les romans de P.I.T.II portent un vaste projet littéraire qui plonge ses racines dans un traumatisme, celui des événements de 1968 à Mexico : le controversé massacre de Tlatelolco. Taibo II estime appartenir à une génération de la défaite, sacrifiée sur l'autel de l'Histoire officielle, condamnée à n'être que les fantômes de 68. Son projet littéraire s'inscrirait ainsi dans une logique de réparation, pour ne pas dire de vengeance. Un programme dont Le Rendez-vous des héros annonce la couleur d'entrée de jeu.

     Œuvre de lutte, bien dans l'esprit du néo-polar, les romans de P.I.T.II combattent la réalité officielle. Celle incarnée par l'État mexicain et les médias. Pour l'auteur, la réalité mexicaine est indicible. Elle échappe à son entendement. Pour cette raison, il a recours à la fiction pour la décrire. Pour Taibo II, au Mexique le château de la Belle au bois dormant jouxte celui de Kafka. Il dénonce ainsi l'impérialisme culturel des États-Unis (Gringoland) et sa vision infantile du monde. Il distord la violence du Mexique par des effets burlesques et se moque de l'idéologie consumériste. Corruption des pouvoirs publics, narcotrafiquants en passe de supplanter l'État, caciques avides de pouvoir constituent les ingrédients d'une tragicomédie absurde.

 

« Quelque paradoxale que la chose puisse paraître – et les paradoxes sont chose dangereuse -, il n'en est pas moins vrai que la vie imite l'art bien plus que l'art n'imite la vie. »

 

     Paraphrasant la citation d'Oscar Wilde, P.I.T.II pense que la littérature est capable de créer des modèles pouvant à leur tour influencer la réalité en modifiant les comportement de ceux qui les adoptent, beaucoup mieux même que ne le font les théories politiques.

     Ainsi, l'auteur s'ingénie à brouiller les repères par un jeu intertextuel permanent. Dans ses romans, il n'existe plus de limite entre la réalité et la fiction. Des personnages réels, l'auteur lui-même parfois, interviennent aux côtés de personnages fictifs, puisés dans les livres et le cinéma, ces derniers s'inspirant eux-mêmes de personnages réels. Ils s'interrogent sur leur existence, questionnant par la même occasion la narration.

     Contre la version officielle de la réalité promue par le pouvoir, aussi idyllique qu'un film de Disney, aussi absurde qu'un telenovela et qui ne parvient pas à cacher complètement un quotidien kafkaïen, Taibo II rêve un pays plus réellement irréel : « une version de la réalité hybride qui, jouant du paradoxe selon lequel le réel mexicain est irréel, parce qu'il est absurde en soi et plus absurde encore que la version officielle qui en est donnée, met en avant son origine littéraire et cinématographique, alors qu'est patent son ancrage dans le réel politique et social. »

 

« Peut-être, depuis le début, n'y-a-t-il qu'une seule révolution ? »

Burt Lancaster, Les professionnels.

 

     Parallèlement à son projet de déréalisation de la réalité mexicaine, Taibo II s'efforce de démythifier l'Histoire officielle pour la remythifier sur des bases plus conformes à ses idéaux de résistance. Dans son esprit, le mythe devient la vérité cachée des vaincus. En conséquence, ses romans participent à une réélaboration mythique de l'Histoire, où la conscience historique populaire s'oppose au récit officiel des faits. Et comme il n'existe pas de différences entre la réalité et la fiction, on n'en trouve pas davantage entre les figures héroïques de l'Histoire et celles de la littérature.

     Ainsi, l'œuvre de Taibo II apparaît comme une geste épique révolutionnaire où le travail de l'historien cotoie celui du romancier. Zapata, Villa, Trotski, Stan Laurel se tiennent les coudes avec Sandokan, Sherlock Holmes, les trois mousquetaires et bien d'autres, parmi lesquels prennent place Fierro, Bellascoaran et Lavanderos. Un procédé que l'on peut rapprocher de Philip José Farmer, auteur nord-américain bien connu des lecteurs de SF, à qui P.I.T.II décerne le titre d'écrivain latino-américain honoraire.

 

     Bref, on ne saurait trop recommander aux zélotes du culte taibien de lire cette étude fort intéressante. Les pistes de lecture fournit par Sébastien Rutés sont comme une invitation à relire les romans de Paco Ignacio Taibo II. Et on y apprend que Le Retour des tigres de Malaisie, son prochain roman, mettra en scène la rencontre de Louise Michel, sur le chemin de l'exil calédonien, et Sandokan. Personnellement, je fais des bonds d'impatience !

 

lenine-a-disneyland.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lénine à DisneylandUne étude littéraire sur l'œuvre de Paco Ignacio Taibo II – Sébastien Rutés – Éditions L'atinoir, juillet 2010

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commentaires

Tietie007 15/01/2012 19:20


J'ai assez de mal avec les polars qui ne se passent aux USA ...mon imaginaire "polar" reste inscrit dans l'esthétique de la ville américaine et dans la problématique sociale étatsuniennes. Même
si il m'arrive d'aimer des auteurs comme Hervé Le Corre, avec son superbe "Homme aux lèvres de saphir" :

yossarian 17/01/2012 14:58



ça tombe bien, Taibo II c'est urbain, social et littéraire. Que demande le peuple ?



Tietie007 10/01/2012 05:41


Il faudrait que je le lise, mais en général les polars me fatiguent, ils sont trop mal écrits !

yossarian 15/01/2012 18:20



Taibo II, c'est du velours.