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  • : Grand lecteur de romans noirs, de science-fiction et d'autres trucs bizarres qui me tombent sous la main
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29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 18:38
     Bientôt chez les libraires, Kraken, le nouveau roman de China Miéville me rappelle ce précédent titre paru initialement au Diable vauvert. Un petit divertissement sans prétention, illustré bellement par l'auteur himself. Enjoy comme on dit chez nos voisins de la perfide Albion.
 
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     Zanna et Deeba mènent une vie bien rangée, de celles que l’on souhaite à bon nombre d’adolescentes de la middle class, partagées entre une famille sans problème, des études studieuses et une bande de copines. Les deux amies sont inséparables jusqu’au jour où quelques faits anormaux perturbent leurs habitudes.
     Ça commence par un renard peu farouche et par une inscription, sous l’arche d’un pont, proclamant : « Zanna for ever ». Mauvaise blague ou signe annonciateur d’une révélation à venir ? Le duo n’a pas le temps de se poser la question car déjà les événements prennent une tournure plus inquiétante. Un étrange nuage aux propriétés incapacitantes provoque un accident et un parapluie usagé, apparemment vivant, vient se coller à la fenêtre de la chambre de Zanna pour l’espionner pendant la nuit.
     Spontanément, les deux copines entreprennent de suivre ce pépin hors norme, ce qui les conduit à franchir fortuitement le zarbe, le voile séparant Londres de Lombres, sa version alternative cachée.
 
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     Les amateurs de littérature bizarre, lorgnant à la fois sur la fantasy et le fantastique, connaissent sans doute China Miéville. Soyons fou, peut-être ont-ils poussé le vice jusqu’à le lire. Étoile montante de l’Imaginaire britannique, ayant à bien des égards donné de nombreux gages de son talent, auteur étiqueté New Weird, Miéville n’est plus à proprement parler un débutant. Il suffit de lire les trois romans composant l’univers de Bas-Lag (pour mémoire : Perdido Street Station, Les Scarifiés et Le Concile de fer) pour être définitivement convaincu de la cohérence de son œuvre, de son aptitude à créer des univers et par sa volonté de renouveler un genre (la fantasy) enfermé dans la routine.
     Avec ce titre destiné à la jeunesse, China Miéville élabore un cadre ne se cantonnant pas à la simple figuration. La cité de Lombres participe à l’histoire autant que Zanna et Deeba. La ville et ses habitants confèrent même une dimension supplémentaire au roman, pimentant les mésaventures des deux amies d’une bonne dose de fantasmagorie, dont on peut goûter l’ampleur grâce aux illustrations.
     Lombres est un peu la petite sœur de New Crobuzon. Une petite sœur plus enjouée, plus cool, recelant son comptant de merveilles, mais non dépourvue de zones d’ombre qui donnent matière à nourrir les frayeurs enfantines. On y trouve des quartiers entiers bâtis avec le mool, un matériau se composant de déchets, de rebuts, d’objets obsolètes qui ont « suinté » depuis Londres. On se promène dans les rues bordées de demeures, attendant parfois leurs résidents, aux architectures surréalistes que l’on croirait puisées dans les réserves d’un mont-de-piété. Et dans le ciel, où brille l’antisol, volent Marie-Jeanne (des mouches géantes) et bus à impériale à l’apparence surannée.
     À Lombres, il n’est pas rare de croiser des personnages insolites. Une galerie non-exhaustive d’individus décalés, contrefaits, grotesques, contre-nature : des pirates, des fantômes (dont tout le monde bien sûr se méfie), des tailleurs habillés avec des pages de livres, des scaphandriers, des parapluies – pardon, des barrapluies – vivants, des briques de lait affectueuses, des hommes avec une cage d’oiseau en guise de tête, des grimoires dotés de parole, des explorateurs de bibliothèque cyclopéenne… Tout ce joyeux bric-à-brac vit presque en bonne entente, dans une paix relative, ce qui n’empêche pas les conflits de voisinage et la méfiance mutuelle. En fait Lombres, c’est un peu Alice au pays de la récup’.
     Laborieuse au début, l’intrigue ne décolle définitivement qu’au bout d’une centaine de pages. Miéville reprend le motif classique de la quête initiatique, de l’affrontement manichéen, du Grand Méchant menaçant, mais en saupoudrant l’ensemble d’une bonne pincée d’exubérance, d’humour et d’inventivité pour une lecture tout à fait digeste. À vrai dire, on dévore les pages au point de ne plus vouloir lâcher le roman. L’auteur britannique n’abandonne pas complètement sa noirceur ni son propos à teneur politique. En digne héritier de Lewis Carroll, il leur confère juste ce qu’il faut de légèreté, de nonsense, par le biais de nombreuses trouvailles visuelles et langagières, les secondes lorgnant ouvertement du côté des mots-valises.Un-lun-dun2.jpg
 
     Roman foisonnant et picaresque, Lombres confirme le talent de créateur d’univers de China Miéville. Usant des ressorts éprouvés de la fantasy classique, tout en leur apportant une bonne dose de spontanéité, de générosité et d’enthousiasme juvénile, l’auteur imagine un conte pour adolescents du XXIe siècle. Parfait apéritif avant d’aborder ses livres plus adultes.

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Lombres (Un Lun Dun, 2007) de China Miéville - Au Diable vauvert, octobre 2009 (disponible également en poche)

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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 20:02

     Le mois prochain doit paraître la réédition de ce roman-monstre, jadis chroniqué par mes soins sur le site du Cafard cosmique. Petite piqûre de rappel à ceux qui seraient passé à côté. Franchement, je les envie de découvrir cette fabuleuse histoire.

 

« Les hommes tendent à devenir des fables et les fables des hommes. »

Le Codex du Sinaï, Edward Whittemore

 

     Fable ? Légende ? En dépit des qualificatifs dont on l’affuble, le Pirate Sans Nom demeure une énigme. Et pourtant de cette absence, de ce vide dans la trame de l’Histoire naît un désir, une vocation, un destin...
     Le mystérieux forban au pavillon blanc ne serait-il qu’un rêve d’or, de rêves et de sang ? Son existence problématique guide pourtant la plume de Jean-Claude Marguerite et fournit l’accroche d’une œuvre monumentale, dans la plus impressionnante acception du terme. Un roman bâti comme un puzzle, un livre foisonnant où l’aventure maritime, les références à l’Histoire, côtoient mythes bibliques et païens.

 

« La tradition orale, c’est d’abord l’histoire d’une histoire. Chaque narrateur se l’approprie et la réinvente. »

 

     Tout commence lorsque le commandant Petrack se remémore ses jeunes années dans un port yougoslave sur les rivages de l’Adriatique. Mais à vrai dire, peut-être tout a-t-il débuté au bord d’une autre mer, située plus au Nord, dans une contrée indéterminée sise en des terres humides et froides ? Et puisque la question se pose, pourquoi ne pas remonter encore plus loin dans le passé, vers l’aube de l’humanité ?
     Des questions, toujours des questions... À un âge avancé plus propice aux bilans qu’à autre chose, Petrack s’interroge toujours sur le Pirate Sans Nom et sur ce navire environné de brumes et de flammes.
     Il se revoit en compagnie de son camarade Jak, rêvant de chasse au trésor et d’aventure maritime, en train d’écumer pendant la nuit les yachts et goélettes faisant escale. Tout ça pour quoi ? Le frisson de l’interdit ? La perspective de ramener dans leur cave secrète quelque trophée dérisoire ?
     Il se souvient des galopades nocturnes, des combines puériles pour écouler un rhum de contrebande au goût frelaté, et puis un soir ce vol avorté, débouchant sur une rencontre. L’Ivrogne. Un vieux type débarqué un jour de la goélette d’un riche américain. Un personnage fantasque, sérieusement alcoolisé, mais un raconteur de génie. C’est un peu à cause de lui que Petrack est devenu un explorateur riche, célèbre, loué pour ses nombreux exploits et néanmoins intimement insatisfait.

 

« Les techniques narratives des fictions avouées se retrouvent dans la déformation involontaire des témoignages : se souvenir, c’est fabriquer une histoire. »

 

     Quête, enquête (dans le sens d’Hérodote) et chasse au trésor, Jean-Claude Marguerite entrecroise les registres, mêle le passé et le présent, les souvenirs, les témoignages et la fiction pour mieux déconstruire sa narration. Il emprunte des chemins de traverse, semblant s’égarer sur de fausses pistes ou dans des digressions parallèles, mais pour mieux revenir au cœur de son intrigue. Et sur ce point, rien ne semble laissé au hasard.
     À l’instar d’un puzzle, l’auteur dissémine les diverses pièces d’une histoire dont il revient au lecteur de découvrir et de recomposer progressivement le cheminement. Le procédé déroute, il agace et peut apparaître complexe. Il passionne surtout si l’on apprécie les romans ne livrant pas d’entrée toutes leurs clés de lecture.
     Par ailleurs, Le Vaisseau ardent se fait le vecteur d’une multitude de réminiscences romanesques, en vrac citons L’île au trésor de Robert Louis Stevenson, Moonfleet de John Meade Falkner, Captain Blood de Rafael Sabatini, bref le meilleur d’une littérature d’aventures maritimes dont les rebondissements, les caractères archétypés et l’imagerie teintée de fantastique ont peut-être bercé l’enfance de l’auteur lui-même. Qui sait ?
     Des références auxquelles on peut ajouter Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier et, de manière plus transparente, Peter Pan de James Matthew Barrie auquel la fin du roman fait immédiatement allusion. À ce propos, un parallèle semble établi ici entre le temps de l’enfance, a priori hors de l’Histoire puisque de l’ordre de la mémoire, de l’intime, et celui de l’âge d’or des mythes et mythologies, évidemment plus universel.
     La liste n’est évidemment pas close, à charge pour chaque lecteur d’y adjoindre ses propres souvenirs de lecture. Sur ce point, Le Vaisseau ardent n’est pas avare et son auteur apparaît comme un excellent conteur, recyclant les thèmes, les ressorts et les codes de ses prédécesseurs pour mieux les renouveler.

 

« Qu’est-ce qu’une légende, Morne-mer ? Une allégorie qui puise son origine dans un passé très lointain, qui célèbre le souvenir d’événements hors d’atteinte. »

 

     Invitation à l’aventure, Le Vaisseau ardent invite aussi à réfléchir, en particulier sur l’Histoire, sur sa relation ambiguë aux mythes et légendes. Usant de l’une sans pour autant sacrifier les autres, Jean-Claude Marguerite nous ballade entre faits avérés et faits imaginés, un peu à la manière de Daniel Defoe lorsqu’il écrit son Histoire générale des plus fameux pirates. À charge pour l’historien de trier le vraisemblable du faux pendant que le lecteur goûte au vertige littéraire.
     Car en lisant les aventures du Pirate Sans Nom, en découvrant la description de son enfance, les motifs supposés de sa révolte et en appréciant les tours et les détours de l’enquête de l’Ivrogne, le récit qu’il en fait, puisé autant dans l’alcool qu’aux tréfonds de sa mémoire, on s’émerveille de l’intrication entre l’Histoire et les mythes.
     Transfiguré par l’art du conteur, ceux-ci mutent, évoluent, s’enrichissent et se revivifient pendant que l’historien cherche à réduire tout ce qui flatte l’imagination à la crudité d’une succession de faits. Le mythe serait-il la face cachée des choses, de l’Histoire ? « L’autre côté des choses », se demande un des personnages du roman ? Sur ce point, la réponse apportée par Le Vaisseau ardent est on ne peut plus claire et elle ne pourra que réjouir l’amateur de Robert Holdstock.

 

     En définitive, Le Vaisseau ardent n’a pas les apparences du roman que l’on aborde par la bande, en dilettante, expédié sur un coin de table ou entre deux rames. Nous voici devant un texte dans lequel on plonge, on s’immerge entièrement, pour mieux se laisser couler dans un récit chatoyant tel un mirage à l’horizon marin.
     Roman oscillant entre passé et présent, Histoire et légende, réalité et fiction, Le Vaisseau ardent imprègne durablement l’esprit, ré-enchantant en même temps l’imaginaire au point d’inciter à sa relecture, à défaut de retomber en enfance.

 

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Le Vaisseau ardent de Jean-Claude Marguerite - ÉD. Denoël, juin 2010

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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 18:29

      Insubmersibles canards en plastique [1], bénis oui-oui et autres moutons de panurge, tous prêts à prendre des vessies pour des lanternes, à partir en croisade contre les incrédules, les sceptiques et les cyniques mettant en doute leur foi ou s’en moquant avec leurs remarques caustiques.
Tel est le sujet abordé par Christopher Brookmyre dans un livre plus malin que ne le laisse présager son titre en apparence grotesque.

 

     À l’instar de Ken Bruen [2] ou de Charlie Williams [3], Christopher Brookmyre appartient à ces plumes britanniques ayant apporté un sang neuf à un genre jusque-là enferré dans la routine. Le présent opus est le cinquième épisode des aventures de Jack Parbalane, un journaliste d’investigation aimant se placer dans des situations périlleuses. On peut toutefois le lire indépendamment des autres titres de la série, les allusions à un précédent volet (non traduit) ne gênant aucunement la compréhension de la présente histoire.

      Le fervent rationaliste affirme souvent qu’il a besoin de voir pour croire. Détournant astucieusement cette sentence, Brookmyre démontre surtout qu’il faut croire pour voir, la foi se passant allègrement de la logique ou du raisonnement. Et quand bien même on tenterait d’expliquer à un croyant, avec des preuves, la vacuité de ses croyances, on se verrait opposer une fin de non-recevoir. Sujet vieux comme le monde, on en conviendra, mais traité ici par l’auteur écossais d’une manière futée et avec une ironie british délicieusement mordante.

      Tout commence dans la prestigieuse université de Kelvin en Écosse. Gabriel Lafayette y fait fureur auprès des étudiants dans des spectacles mettant à profit son prétendu talent médiumnique. Fort du soutien d’un riche mécène et de quelques chercheurs « free-lance », celui que d’aucuns voudraient cantonner au rôle de saltimbanque doué, souhaite désormais voir la science cautionner ses pouvoirs surnaturels. Plus qu’un caprice, l’enjeu de la manœuvre n’est rien de moins que la création d’une chaire de « physique spiritualiste ». Enthousiasmés par cette perspective, adeptes du spiritisme et clubs de théosophie s’enflamment pendant que les scientifiques s’agacent et s’inquiètent des conséquences de cette fâcheuse expérience, si tant est qu’elle aboutisse. Entre-temps dans les coulisses, les tenants de l’Intelligence Design tirent les marrons du feu.

     En sa qualité de doyen honorifique de l’université, une élection canularesque dont il ne se vante pas, et fort de son expérience de journaliste, Jack se voit propulsé comme observateur pour départager les participants de cette pétaudière.

     Malgré une mise en place un tantinet laborieuse (en gros toute la première partie), la pertinence du propos se conjugue à l’intrigue policière pour finalement happer l’attention. Le dispositif narratif adopté par Brookmyre compte aussi pour beaucoup dans cette réussite. Résolument non linéaire, l’histoire alterne différents points de vue et use du procédé du déjà vu, multipliant les fausses pistes, les rebondissements et contribuant ainsi à ménager le suspense jusqu’au terme du roman, que l’on peut juger un peu convenu quand même.

 

      D’une manière légère et décalée, Christopher Brookmyre concilie humour et réflexion politique, au sens noble du terme. Fermement ancré dans le réel, Les canards en plastique attaquent ! tient à la fois de la satire et du roman policier. Une lecture à classer parmi les petits plaisirs qui rendent moins borné.

« Tu as le droit de croire en ce que tu veux, mais il faut savoir être responsable, prendre en compte les faits et ajuster ses croyances en fonction de ça. Sinon, on freine sa propre évolution cognitive. »


[1] Expression employée par James « Le Sensationnel » Randi, magicien canadien et grand sceptique, pour décrire les gens déterminés à continuer à croire au surnaturel, en dépit des preuves qu’on leur apporte de sa non existence.

[2] Célébré pour les séries prenant pour héros R&B et Jack Taylor, Ken Bruen est l’auteur de romans noirs, souvent grinçants et amers, parfois drôles, mais toujours humains.

[3] Presqu’homonyme, à une lettre près, de l’auteur américain Charles Williams, Charlie Williams est connu dans l’Hexagone pour la trilogie de Mangel, une série se partageant entre humour noir, désespérance ordinaire et critique sociale.

 

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Les canards en plastique attaquent ! de Christopher Brookmyre [Attack of the Unsinkable Rubber Ducks, 2007] ÉD. DENOËL, DÉC. 2009

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2 décembre 2012 7 02 /12 /décembre /2012 16:29

     Après les plages du D-Day (si l’on fait abstraction de l’intermède londonien de Zoulou Kingdom), c’est au tour de la jungle moite de Birmanie de servir de cadre au nouveau roman de Christophe Lambert. Nous sommes en 1942-1943 et les alliés sont en train de se faire hacher menu en Asie par les Japonais. Tout va mal, ne reste plus qu’un espoir : envoyer un commando pour pénétrer profondément en territoire ennemi afin d’enrayer sa progression.

 

     Le Commando des Immortels ne fait pas partie de ces romans qui suscitent de longs débats passionnés sur la manière d’interpréter le propos de l’auteur. En fait, les intentions de Christophe Lambert sont limpides ; il les expose d’ailleurs lui-même dans une post-face éclairante : Le Commando des Immortels est un platoon elfique transposé à l’époque de la Seconde guerre mondiale.
     La dimension guerrière s’impose rapidement comme une évidence. Le roman use d’une manière efficace, très visuelle et documentée de thématiques abordées d’une manière strictement martiale par les films états-uniens de série B des années 1950. Les amateurs du genre penseront immédiatement à Les Maraudeurs attaquent ; la référence est d’ailleurs avouée par l’auteur lui-même. Les autres seront tiraillés sans doute par des réminiscences de l’adaptation cinématographique du roman de Pierre Boulle : Le pont de la rivière Kwaï. De toute manière, l’intrigue ne laisse aucune latitude au lecteur pour penser autrement.

     Le lectorat suit donc la préparation de l’unité spéciale des Chindits en vue de la mission « Long range penetration ». Puis, il est directement immergé au cœur de la jungle, aux côtés des combattants, dans une course poursuite aussi haletante que sanglante (c’est peu de le dire) ; le tout dans le plus pur respect d’une trame linéaire et sans surprise, animée par des personnages stéréotypés : officier avide de gloire, fusiliers birmans dévoués, Gurkhas courageux, anglais flegmatiques et intransigeants, japonais fourbes et cruels, et quelques autres joyeusetés dont nous tairons ici les détails de peur de déflorer davantage l’intrigue. Evidemment, si le récit de Le Commando des Immortels s’en tenait à ce canevas déjà vu et lu une multitude de fois ailleurs, il ne susciterait pas la moindre once d’intérêt. Mais le roman comporte, fort heureusement, deux idées qui contribuent à le projeter définitivement hors du champ banal des romans de guerre à l’héroïsme facile.

     La première idée originale consiste à introduire une divergence beaucoup plus fantaisiste qu’uchronique dans le déroulement historique. En effet pour contrer l’avancée nippone en Asie du sud-est, les stratèges alliés font appel au peuple des elfes et en particulier à leur talent pour la guérilla en milieu forestier. Cette divergence que certains jugeront totalement abracadabrante, ne tient hélas pas ses promesses. D’une part, parce que Christophe Lambert est bien trop sage. Ses elfes sont lissés de manière à correspondre au portrait académique qu’en ont dressé les laudateurs d’une imagerie de High Fantasy figée dans l’ambre. Ce sont des êtres diaphanes hyper spécialisés, à la longue chevelure très fine, masquant à peine leurs oreilles pointues, et qui entretiennent une bulle de vide autour d’eux. A aucun moment, ils ne semblent réellement (euphémisme) impliqués dans l’intrigue et il s’avère rapidement qu’ils n’interagissent pas davantage avec les humains du commando. Ils demeurent ainsi dans une réserve frustrante qui, à la longue, neutralise la suspension de l’incrédulité.


     D’autre part, Christophe Lambert établit d’emblée un parallèle entre les elfes et les tribus amérindiennes, au point de troquer leur nature féerique au profit d’une existence plus terrestre : celle de vaincus de l’Histoire. Le mimétisme est tellement prégnant que l’on oublie, à plusieurs reprises au cours du récit, que l’on a affaire à des elfes et non à des Natives people. Bref, leur seul intérêt se cantonne à servir de prétexte à l’intervention de J.R.R. Tolkien dans le récit.


     Cette seconde idée originale est quant à elle, heureusement, un peu plus convaincante. Christophe Lambert ne transforme pas l’universitaire et érudit britannique en machine de guerre. On le remercie pour cela. Même si l’hypothèse apparaît complètement improbable (un Tolkien âgé de cinquante ans qui crapahute sous la canopée dégoûtant d’une humidité poisseuse), il réussit pourtant à la rendre crédible et même émouvante. Ainsi, Le Commando des Immortel apparaît-il, en quelque sorte, comme le voyage au cœur des ténèbres de Tolkien. Une plongée viscérale et sans le filtre sécurisant de l’écriture ou de la réécriture aux tréfonds de la matrice des mythes. Un exercice qui permet également de se laisser aller au jeu de l’intertextualité. Les connaisseurs relèveront forcément les allusions à Le Seigneurs des Anneaux, reconnaissant Gollum, Lothlorien et mines de la Moria (liste non exhaustive)...

 

     Malgré un sentiment d’inachèvement, Le Commando des Immortels est donc globalement un roman distrayant. Ce n’est sans doute pas le meilleur livre de Christophe Lambert, toutefois on ne peut affirmer non plus qu’il soit une œuvre honteuse.
     En somme, un livre mineur dans la bibliographie de l’auteur.

 

 

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Le Commando des Immortels de Christophe Lambert – ED. FLEUVE NOIR, 2008 (réédition Pocket)

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17 novembre 2012 6 17 /11 /novembre /2012 17:13
     Vaste communauté spatio-pérégrine, les messagers suscitent à la fois espoir et haine chez les populations des mondes qu’ils contactent. Détenteurs d’un secret convoité – l’immortalité – ils fixent comme condition à sa transmission l’adhésion des autochtones au Message, sorte de culte du secret invitant à l’abandon de son individualité.
     L’immortalité ne fait plus vraiment partie des souhaits de Phillip Wing. Le jeune architecte que d’aucuns considèrent comme le concepteur génial du Nuage de verre – ouvrage célébré comme une des merveilles du monde – jouit désormais de l’aura « immortelle » de sa création. Marié à la riche héritière d’une vieille famille de Portsmouth, New Hampshire, il se trouve de surcroît à l’abri du besoin. D’où vient alors ce sentiment d’insatisfaction lancinant ?
     Méfiant à l’égard des messagers, le jeune homme est peu enclin à leur céder lorsqu’ils lui demandent de concevoir un mausolée pour la déesse vivante du peuple chani. Les événements le contraignent pourtant à un exil volontaire sur la planète Aseneshesh. Un séjour pour le bien commun lui promet-on, faisant uniquement appel à ses talents. Pour autant, les messagers ont-ils tout dit ? Et Phillip Wing part-il pour de bonnes raisons ?
 
     Depuis longtemps loué outre-Atlantique pour ses qualités de nouvelliste, James Patrick Kelly est surtout réputé dans l’Hexagone – si l’on fait l’abstraction des quelques nouvelles éparses parues dans les années 1980 et durant la première décennie du XXIe siècle – pour la publication de deux courts romans chez Les Moutons électriques.
    Auréolé d’un prix Nebula, Fournaise, court récit et utopie ambiguë écrite dans un registre aigre-doux, nous avait intrigués, en mêlant réflexion éthique et drame individuel. Précédant de presque deux décennies l’écriture de Fournaise, Regarde le soleil explore cette même veine, introduisant comme un écho avec son successeur. On y retrouve déjà tout ce qui a plu (ou déplu) dans Fournaise : ce mélange de classicisme et de légèreté, signe d’une certaine distanciation mais également d’un respect des codes de la science-fiction. Un art de l’ellipse dans la mise en place du décor, une économie de moyens, somme toute exemplaire, évitant les lourdeurs didactiques et le technoblabla inhérent au genre. Enfin, un souci indéniable pour la psychologie des personnages, avec tout ce que l’exercice comporte de tendresse, d’introspection et de nuances.
     Bref, de la science-fiction humaine, relookée subtilement avec quelques accessoires high-tech, et que l’on peut rapprocher de la manière de faire de son compère en écriture John Kessel mais aussi de celle de Robert Charles Wilson, en particulier son roman Le Vaisseau des voyageurs.
 
     Pourtant, on se sent un tantinet déçu à la lecture de Regarde le soleil. Non que l’intrigue soit mauvaise, encore que l’on puisse trouver trop fleur bleue l’histoire d’amour entre deux des personnages principaux et juger le dénouement expéditif. La déception ne découle pas davantage de la perspective science-fictive. Sur ce point, le roman abonde en idées et en notions stimulantes. Peut-être sont-elles juste sous-exploitées, comme une routine déployée en tache de fond. Par ailleurs, Regarde le soleil aborde les thèmes de l’altérité et de la transformation d’une manière convaincante, à défaut d’être bouleversante. Il y est question également d’amour, de respect de l’autre, de manipulation et de dessein politique caché. Cela fait beaucoup de sujets à traiter en 271 pages.
     Sans doute la déception tient-elle surtout à une impression de déjà-vu, de déjà lu, de déjà évoqué ailleurs avec davantage d’ampleur. La petite musique de Regarde le soleil, aussi envoûtante et bien interprétée soit-elle, joue sur un mode mineur une partition déjà connue comme nous l’avons confié auparavant.
 
     Ces quelques réserves mises à part, le roman de James Patrick Kelly ne manque pas de charme. Celui d’une histoire où les ressorts de la science-fiction s’habillent de psychologie et où les technosciences se parent de chair. Un récit qui laisse toutefois un peu sur sa faim. Mais sans doute devient-on trop exigeant lorsque l’on goûte à l’excellence.
 
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Regarde le soleil de James Patrick Kelly [Look Into the Sun, 1989] ED. LES MOUTONS ÉLECTRIQUE / LA BIBLIOTHÈQUE VOLTAÏQUE, NOV. 2009
 
 
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8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 10:40
     Les textes estampillés  McSweeney’s sont des petits bijoux à la prose ciselée, enchâssés dans des écrins aux exigences esthétiques tout sauf banales. La sobriété trop classique de l’édition française, dans la collection Du monde entier de Gallimard ne lui rend pas du tout justice.
     La troisième livraison, intitulée Méga-anthologie d’histoires effroyables, débarque dans l’Hexagone sous le patronage engageant de Michael Chabon. Vingt auteurs s’encanaillent avec les genres dits mauvais ou mineurs. Le résultat est inégal mais globalement réjouissant.
     Lorsqu’il fonde en 1998 les éditions McSweeney's, Dave Eggers se fixe comme objectif d’accueillir les textes, quelque peu borderline, qui ne trouvent pas preneur ailleurs. Derrière cette belle déclaration d’intention s’est révélé rapidement un collectif d’auteurs ambitieux attirés par le format de la nouvelle et qui ne rechignaient pas, à l’occasion, à explorer les territoires interlopes de la littérature. McSweeney’s s’affirme ainsi comme un générateur d’expérimentations textuelles et visuelles talentueuses dont on peut goûter les élans créatifs dans quelques livres, une revue trimestrielle, un mensuel critique et une revue DVD de courts métrages.
mcsweeneys_mammoth_treasury_of_thrilling_tales.large.jpg     Les deux précédents recueils traduits chez Gallimard proposaient un florilège de nouvelles qui ne faisait qu’effleurer la production de l’éditeur américain. Le troisième volume annonce d’emblée la couleur : s’amuser avec les genres dits populaires et infréquentables. Comment rester impassible devant pareille perspective ?
     Il est toujours intéressant de lire les textes d’auteurs qui ne sont pas coutumiers de ces genres, au moins pour avoir un aperçu de leurs représentations sur un domaine qu’ils ne pratiquent pas régulièrement ou n’ont pas pratiqué, en tant que lecteur, depuis leur adolescence. Certes, l’exercice est ici quelque peu biaisé du fait de la présence au sommaire de quelques écrivains connus des cercles déviants lisant exclusivement romans noirs, littérature fantastique, science-fiction, récits d’aventures et autres bizarreries. Curieusement, les nouvelles de ces auteurs confirmés s’avèrent les moins convaincantes du recueil.
 
     Difficile en effet, de juger autrement les contributions de Stephen King [une resucée de pistolero], de Neil Gaiman [un peu poussif quand même], de Harlan Ellison [une dangereuse vision atteinte de myopie sans aucun doute], de Michael Crichton [médiocre, à l’image de toute son œuvre] et de Michael Moorcock [ennuyeux dans une enquête vaguement uchronique au cœur du premier cercle des dirigeants nazis]. L’ensemble flirte avec le banal, le besogneux et le très mauvais. On tourne les pages avec lassitude, lorsqu’on ne s’y ennuie pas carrément en raison d’une narration convenue manquant singulièrement du souffle et des flamboiements imaginatifs que peuvent inspirer les « mauvais genres ».
 
mcsweeneys_enchanted_chamber_of_astonishing_stories.large.jpg     Fort heureusement, les autres textes sont un cran au-dessus. Dans La danse des esprits, Sherman Alexie ressuscite les défunts de la bataille de Little Big Horn dans le cadre d’une histoire de zombies qui, même si elle n’est pas vraiment horrifique, sonne juste par son propos.
     Avec Tedford et le Megalodon, Jim Shepard fait s’entremêler la quête d’un fossile vivant et un drame intime. Là encore, c’est la justesse du ton et de l’ambiance qui marque l’esprit.
     Les larmes de Squonk, et ce qu’il en advint de Glen David Gold apparaît comme un récit de vengeance prenant place dans l’univers du cirque. Le meurtrier - un éléphant - finira, entre autre bizarrerie, lynché.
     La nouvelle de Carol Emshwiller, Le général, frappe par sa tonalité en demi-teinte qui rappelle certains textes de Ursula Le Guin.
     Laurie King nous conte un récit d’aventure dont le héros est une femme solitaire. Toutefois, l’angoisse qui perce dans Tisser les ténèbres, est désamorcée par un dénouement totalement inattendu.
     Le texte de Aimée Bender apparaît dans cette série, comme la fausse note. Même avec la meilleure volonté du monde, je n’ai pas adhéré à L’affaire des duos salière-poivrière, une enquête singulière sur un double meurtre narrée de manière mollassonne.
     Enfin, Karen Joy Fowler nous régale avec Tombeau privé 9, d’un récit à l’ancienne où sont convoqués en vrac, une histoire d’amour, une malédiction antique et l’abîme vertigineux du passé.
 
McSFolio.jpg     Cette deuxième série de nouvelles dénote d’un véritable effort de leurs auteurs pour investir les codes des mauvais genres. Tout n’est pas encore parfait mais on se régale de l’efficacité des intrigues. Et le meilleur reste encore à venir...
     En effet, l’anthologie atteint son point culminant avec les textes que nous avons gardé pour la fin. Dan Chaon, un auteur inconnu sous nos longitudes, s’aventure du côté du suspense psychologique. Sa nouvelle, Les abeilles, dégage une atmosphère qui noue littéralement les entrailles.
     Inutile de revenir sur Peau de chat, la nouvelle de Kelly Link qui figure par ailleurs au sommaire du recueil La jeune détective et autres histoires étranges chez DLE, si ce n’est pour attirer l’attention sur un écrivain à la prose définitivement envoûtante.
     Elmore Leonard, quant à lui très connu des lecteurs de polars livre avec Comment Carlos Webster, rebaptisé Carl, devint un célèbre policier de l’Oklahoma un joyau noir de la plus belle eau où il nous brosse le portrait d’un vrai dur-à-cuire.
     Avec Sinon, le chaos de Nick Hornby, on aborde le versant science-fictif de cette anthologie. L’auteur américain décrit les derniers jours de l’humanité avec les mots, à la fois drôles, foutraques et tendres, d’un adolescent, plus préoccupé par le fait de ne pas finir puceau que par la fin du monde.
     Le seau de Chuck de Chris Offutt mélange physique quantique et multivers dans un récit fort sympathique au ton délicieusement enjoué.
     Du haut de la montagne, une longue descente de Dave Eggers est sans aucun conteste l’histoire la plus émouvante du recueil, même si elle paraît en décalage par rapport au thème de l’anthologie. On y suit, pas à pas, une femme plus très jeune au cours de son ascension du Kilimandjaro. Pour elle, plus dure sera la chute est-on tenté de conclure.
     Notes sous Albertine de Rick Moody se révèle le récit le plus dickien. Dans un futur indéterminé, après qu’une catastrophe ait détruit en partie Manhattan, les habitants de New York revivent leurs « bons » souvenirs grâce à une nouvelle drogue. Sauf que ces souvenirs ne sont jamais tout à fait les mêmes. Et peu à peu, la ville se peuple de zombies toxicomanes qui errent, en perte de réalité, les bras troués par les injections répétées. Il faut avouer que la trame de cette nouvelle est ardue à suivre, mais l’atmosphère est tout simplement magnifique.
     Pour terminer, Michael Chabon nous propose avec L’agent martien, roman d’aventures planétaire le premier épisode d’une uchronie, l’Histoire ayant en effet divergé à partir de la défaite des insurgés américains. Ainsi les États-Unis n’existent pas, la Couronne britannique gouvernant toujours l’Amérique du Nord.
 
Michael Chabon semble avoir apprécié l'expérience d'anthologiste. Il a d'ailleurs récidivé avec un second volet, d’ores et déjà paru outre-Atlantique (McSweeney's enchanted chamber of astonishing stories). Un volume dont on attend la traduction avec une certaine impatience (on attend encore).
(A noter : l'ouvrage a été réédité chez Folio SF avec un sommaire allégé)

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McSweeney's Méga-anthologie d'histoires effroyables [McSweeney's Mammoth Treasury of Thrilling Tales] dirigée par Michael Chabon - Editions Gallimard, collection du Monde entier, octobre 2008

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22 septembre 2012 6 22 /09 /septembre /2012 17:52

     Prosper Grégoire Leung, Spur pour ses proches, apparaît comme un citoyen sans histoire, aimant cultiver son verger de pommiers. Certains – évidemment malintentionnés et ignorants des vertus de la simplicité – diraient un brave cul terreux. Ou un plouc. Fort heureusement, Spur n’a que faire de leur avis sur son mode de vie qui est également celui librement choisi par tous les citoyen de l'État Transcendant.

     Fondée par le président Jack Winter sur la planète du Pois de Moroboe, après son rachat à ces anciens propriétaires, cette jeune nation a rebaptisé le lieu de son utopie tranquille du nom de Walden, en l'honneur du philosophe américain.
     Dans l’hôpital où il se remet de ses brûlures, après avoir lutté contre les terrifiants incendies ravageant les magnifiques forêts de Walden, feux déclenchés par les premiers habitants de la planète en rébellion contre l'État Transcendant, Spur occupe le temps en jouant avec la tell. Par son truchement, il contacte d'abord sa parenté sur la planète. Puis, l’oisiveté et la tentation que représente ce puissant outil de communication avec L’en haut (comprendre les mille autres mondes peuplés par l’humanité) l’amènent à rechercher les membres de sa lointaine famille qui y vivent encore. Une tâche ardue car, avant que ses grands-parents n’émigrent sur Walden et ne deviennent des citoyens de l'État Transcendant, ils ont éradiqué, conformément à la règle, toute information sur leur passé.

     C’est donc un peu par hasard – les hasards d’un moteur de recherche et d’un filtrage défaillant de son appel – qu’il fait la connaissance du Haut Grégoire de Kenning et de son l’ung. Rapidement l’étrange ressortissant de L’en Haut annonce sa venue sur Walden.


     Contrairement à ce que laisse présager la quatrième de couverture, Fournaise n’est pas un roman au rythme haletant se déroulant au cœur d’incendies dévastateurs. Il ne décrit pas davantage la lutte des paisibles citoyens de l'État Transcendant contre les criminels incendiaires ou le combat désespéré des natifs d'une planète face à un mode de vie qu'ils réprouvent.
     En fait, Fournaise se rapproche davantage d’une tranche de vie, nous faisant épouser le point de vue d’un individu à un moment crucial de son existence. Un moment qui pourrait déboucher sur une remise en cause de celle-ci, tout en évitant l’écueil du didactisme ou du texte à message.

     Tout bien réfléchi, la démarche de James Patrick Kelly me rappelle celle de Ursula Le Guin dans son roman Les Dépossédés. On se situe en effet dans un registre assez proche de celui de cette utopie ambiguë.

      Ainsi James Patrick Kelly ne laisse transparaître aucun avis. Son point de vue est celui de Spur, citoyen débonnaire de l'État Transcendant. Un individu totalement convaincu du bien fondé de l'utopie pastorale où il vit. Une utopie reposant sur une sorte de citoyenneté de bon voisinage et sur une éthique de simplicité s’inspirant de celle professée par Henry David Thoreau.

     Certes ceci ne l’empêche pas de douter parfois de certaines règles et de manifester quelque curiosité pour L’en haut. Toutefois, à la différence du héros de Les dépossédés, il ne manifeste aucune velléité de quitter sa planète. Bien au contraire, l’en Haut s’invite chez lui en la personne d’un être supérieur par l’éducation, le niveau technique et qui paradoxalement lui semble totalement immature par son excentricité d’adolescent. De cette rencontre et de l’incompréhension qu’elle génère ne naît pas un choc des civilisations ou un statu quo stérile mais bien une synergie drolatique.

     Kelly manifeste une sincère empathie pour ses personnages. On est touché par la simplicité de l'histoire. On sourit des péripéties provoquées par l’intrusion du haut Grégoire et de son l’ung. On s’émeut du drame qui se noue en filigrane, tout en admirant la réelle économie de moyens dont use James Patrick Kelly.

     En 156 pages, l'auteur pose le contexte de son histoire, immerge le lecteur dans cette utopie pas si tranquille et boucle son histoire.


      Pourtant, on reste aussi sur sa faim.


     Fournaise n’est que l’ébauche – format oblige – d’un ensemble plus vaste que l’on ne fait qu’entrevoir. Pour quelle raison les premiers habitants de Walden refusent-ils une utopie qui ne semble pas répressive ? Pour quelle raison choisissent-ils de s’immoler dans une action kamikaze alors qu’il existe tant de moyens de mettre le feu sans attenter à ses jours ? Pourquoi certains citoyens de l'État Transcendant épousent-ils leur cause ?
     À ces questions et à bien d’autres, il ne sera apporté aucune réponse. Sans doute beaucoup de lecteurs ressortiront-ils de cette lecture dubitatifs, voire quelque peu agacés. Mais c’est le choix de l’auteur de n’apporter aucun autre point de vue, choix assumé et respecté jusqu’au bout.

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Fournaise de James Patrick Kelly (Burn, 2005) – Les Moutons électriques éditeurs, 2007

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29 août 2012 3 29 /08 /août /2012 09:18

     Voici sans doute le chef d’œuvre de Michel Pagel. Oui, je sais, cette entrée en matière paraît totalement partiale et subjective. J'assume, ne pouvant résister à afficher mon enthousiasme d’emblée. Pour en juger, veuillez lire ce qui suit...


     Michel Pagel aime l’Histoire. Cela tombe bien, Le roi d’août est un roman historique avec de vrais morceaux de fantastique dedans. L'argument de départ ressemble aux leçons que l’on faisait autrefois dans les écoles primaires sur ces souverains qui ont fait la France. Le roi, ici, c’est Philippe II, futur Auguste. Pour ceux qui ont oublié leur leçon d’Histoire, mais j’avoue que ce type d’Histoire n’est plus pratiqué de nos jours, voici un bref rappel.


     A la jonction du XIe et XIIe siècle, la France se réduit à un domaine royal étriqué, c’est-à-dire quelques fiefs autour de Paris. Le nouveau roi, couronné par précaution avant la mort de son père Louis VII faute d’une autorité suffisamment établie, doit composer avec de grands feudataires et des vassaux aux moeurs pour le moins sanguines. Flandre, Champagne et Artois se disputent le contrôle de son pouvoir naissant.

     De surcroît à l’Ouest, le royaume est flanqué d'un voisin encombrant : l’empire Plantagenêt dont le souverain Henri II doit l’hommage à la France pour ses terres continentales. Si le roi de France considère son voisin comme son parent, il n’est pas dupe de l’allégeance apparente d’un vassal bien plus puissant que lui.

     Malgré cette situation défavorable, le Capétien va pourtant imposer définitivement le règne de sa lignée, renforcer l’embryon de la monarchie française, se débarasser de l'empire Plantagenêt, associant son nom à la victoire de Bouvines.

     Voilà pour la leçon d’Histoire, revenons maintenant au roman.

 

     Ecrit par le roi Philippe II lui-même, Le Roi d'août se veut le récit romancé, par le petit bout de la lorgnette, de son règne. Rassurons immédiatement les lecteurs. Cette histoire est tout sauf une leçon édifiante et soporifique. En fait, ce que raconte Michel Pagel, par le biais du souverain français, est à tout point de vue passionnant et documenté. Ainsi, il ne nous épargne rien des mœurs, des liens féodaux et des luttes politiques de l’époque. Une page d’Histoire se dévoile, servie par un auteur nous régalant de moult détails qui contribuent à rendre vivantes et beaucoup moins épiques, les frasques des princes et souverains de l'époque.

     Pagel n'oublie cependant pas que l'on peut violer l'Histoire, à la condition de lui faire de beaux enfants. Il le fait ici par le biais du fantastique. Dès le début du roman, on découvre un épisode secret de la vie de Philippe II, ignoré, et pour cause, de toutes les chroniques de l'époque. Il éclaire ainsi d'un jour singulier l'ascendance du souverain et explique un certain nombre de croyances attachées à la personne royale en France.

     De cette révélation, le futur roi ressort définitivement marqué. Il doit désormais vivre avec cette connaissance. Une malédiction à ses yeux de chrétien. Elle influe sur ses actes, sur son règne, affecte ses relations avec son entourage, sa femme et sa propre conscience. Elle explique quelques bizarreries de son règne, l'Histoire étant à la fois une grande menteuse et taiseuse sur ce sujet et bien d'autres. Et le lecteur relit le règne du souverain à la lumière de cette révélation, la suspension de l'incrédulité stimulée par un sentiment de vraisemblance historique soigneusement entretenu par l'auteur.

 

     Au final, Le Roi d'août réussit la synthèse entre l'Histoire et le fantastique. Un syncrétisme que l'on retrouve aussi d'une autre manière chez Jean-Louis Fetjaine. Faudra que j'en parle, à l'occasion.

 

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Le Roi d'août de Michel Pagel - Réédition J'ai Lu, février 2005, avec la couverture de l'édition originale (que je préfère à celle de J'ai Lu)

 


 

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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 18:08

 

     Alain Gluckheim a vécu des jours plus excitants, une jeunesse passée à 100 km/h, au son des guitares saturées, la drogue et l’alcool en abondance. Des années d’excès, des souvenirs à foison. Depuis, l’ex-parolier des Mona Toys, Glucose pour les intimes, celui que les fans surnommaient le crazy poet du Trocadéro, goûte la tranquillité d’une vie rangée, écrivant des polars et ployant l’échine devant les diktats de son éditeur. Il faut bien que jeunesse se passe...

     Partageant les maux de nombreux citadins – stress, neurasthénie, hypocondrie – la quarantaine, de petite taille, il subit plus qu’il ne vit. Son quotidien s’organise autour de deux pôles : son appartement et une épouse japonaise internée en hôpital psychiatrique pour y soigner une dépression aigüe, nommée syndrome de Paris par les spécialistes. Bref, les perspectives d’avenir apparaissent bouchées. Restent les souvenirs, la nostalgie et quelques fâcheux pour vivre à son crochet, voire pour l’embarquer dans des plans foireux. Et l’ombre de Mona Granados...
     L’égérie du groupe hante, pour ainsi dire, Alain depuis son séjour au Japon et depuis que l’on a retrouvé le cadavre de la jeune femme dans la Seine. Un corps dépourvu de tête, de mains et de pieds. De quoi donner de la substance aux rumeurs qui la prétendent vivante. De quoi renouer avec le passé.

 

     Graphiste, dessinateur, photographe, réalisateur et écrivain, Romain Slocombe cumule les talents d’un touche-à-tout et un goût affirmé pour les déviances. Publié à la « Série noire » en 2000, il se fait connaître du public accoutumé au polar avec la série de La Crucifixion en jaune. Passé chez « Fayard noir » en compagnie de Patrick Raynal, il y entame un nouveau cycle : L’océan de la stérilité. Entretemps, il contribue au Poulpe et publie de nombreux livres, romans pour la jeunesse et albums de photographies.

     Dédié au groupe Bazooka auquel il a collaboré, et à Jean-Pierre Dionnet, L’Infante du Rock rend aussi hommage à Paris. Le roman peut se lire comme une déclaration d’amour pour la capitale. Ses places, ses boulevards, ses quartiers animés, ses lieux de convivialité servent de cadre aux pérégrinations de Glucose, et l’on sent poindre l’affection – qui sait, le vécu – de l’auteur pour tous ces lieux. Ce Paris n’est pas celui que photographient les hordes de touristes, harcelées par les rabatteurs et en proie aux plaisirs vulgaires. Ce n’est pas davantage celui des beaux quartiers sécurisés. C’est un Paris des marges, ou plutôt en marge, historique, connu des seuls habitués ou de ceux qui l’ont gravé dans leur mémoire. Pourtant cette acception de la capitale prévaut, gâtant le paysage d’Alain Glukheim.

     Bâtie à la manière d’un puzzle, l’intrigue alterne le présent – l’incertitude demeurant sur l’année exacte – et le passé intime de Glucose, déroulé comme le fil d’une pelote. L’atmosphère oscille entre noirceur et humour amer, ultime politesse rendue par un narrateur désabusé. Toutefois, c’est bien la nostalgie qui imprègne le récit, faisant de Alain Glukheim un personnage attachant, souvent pathétique, mais au final humain.

     Au fil de l’histoire, on retrouve les thèmes habituels de Slocombe. Sa grande connaissance du Japon et de sa culture – un peuple d’une gentillesse désarmante – de l’art contemporain, de la musique et de l’Histoire, nourrissent le roman, lui conférant un parfum d’authenticité. Son sens du rythme et de l’intrigue contribuent à rendre l’enquête et l’errance de Gluckheim passionnante de bout en bout.

 

Bref, tout ceci est bon et il serait dommage pour les amoureux de Paris comme pour les amateurs de polars de négliger ce titre. Avis aux amateurs.

 

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L’Infante du Rock de Romain Slocombe - ÉD. PARIGRAMME, COLL. « NOIR 7.5 », NOVEMBRE 2009



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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 18:15

     Envie de dépaysement ? Le Tibbar, contrée sise entre Neverwhere et Nehwon, vous tend les bras. Ses paysages pittoresques, ses habitants – comment dire – exotiques sont autant de points forts pour le flâneur accoutumé à la fantasy hautement fantaisiste.
     Aussi léger qu’un potage au coin du feu, aussi évanescent que l’odeur de la pluie un soir d’été, aussi chaleureux qu’une paire de pantoufles, le Tibbar s’impose comme la destination textuelle idéale. Une pause enjouée, pleine de malice et de poésie.

 

     Si l’on fait abstraction de sa date de naissance et des quelques nouvelles parues ici et là dans des fanzines et revues, Timothée Rey a tout de la jeune pousse ayant évité de monter trop vite en graine. En dehors du présent ouvrage, il n’a écrit qu’un autre court recueil de nouvelles fantastiques (Caviardages), paru en 2008 aux excellentes mais très confidentielles éditions de La Clef d’Argent.
     Avec Des nouvelles du Tibbar, l’auteur niçois semble franchir un cap supplémentaire, produisant pour notre plus grand plaisir un de ces ouvrages indéfinissables, empreints à la fois de sérieux et d’extravagance. Un délicieux ersatz de cette chienne de vie, absurde dans ses tenants et ses aboutissants, et à laquelle pourtant on tient plus que tout.

     Ce qui frappe d’entrée, en lisant Des nouvelles du Tibbar, c’est l’esprit facétieux hantant les pages du recueil. On imagine Timothée Rey, attablé à son bureau, s’amusant follement à créer le Tibbar. Un processus créatif non dépourvu de la solennité et de la morgue inhérentes au démiurge, du moins est-ce ainsi que l’on se plaît à nous décrire ce processus dans les livres qui ne rigolent pas.
     Bref, tout cela pour dire qu’ici la facétie ne fait pas l’économie d’une certaine rigueur. Timothée Rey ne floue pas son lectorat avec de l’à-peu-près, du fade ou du mou du genou. Sur un ton goguenard, ironique, voire sarcastique, il construit texte après texte cette contrée imaginaire du Tibbar, histoire et calendrier y compris.

     Ainsi, au fil des nouvelles se dessine la géographie de ce bout de terre. Une carte dont on visualise les contours et dont on lit les toponymes en forme de jeu de mots dès le début du recueil. Au passage, saluons la haute tenue de l’ouvrage édité par Les Moutons électriques. Pour paraphraser approximativement un fieffé renard, le ramage est à la hauteur du plumage. Le livre peut s’enorgueillir d’une illustration de couverture aguicheuse de Celestino Piatti, en parfaite adéquation avec l’atmosphère des nouvelles d’un auteur également à l’origine d’ illustrations intérieures fort bienvenues.
     Pour tout dire, on se trouve devant un recueil complet, ne manquent plus que les sons et les odeurs pour accentuer l’immersion. En dépit de ces manques olfactifs et sonores, on ne peut toutefois pas contester le caractère redoutablement immersif de cet univers chimérique, finalement pas si éloigné du nôtre, si l’on y réfléchit un peu. Du moins, est-ce l’impression tenace que laissent infuser les préoccupations de ses habitants. Un bestiaire volontairement foutraque se composant de demi, voire de quart-orcs, de Mafflus (des costauds à la mine d’armoire à glace), de houle-bec, de trolls, nains, humains, gorgones... Ce melting-pot délirant de créatures mythiques, légendaires ou tout simplement farfelues semble se soucier bien davantage de ses tracas quotidiens que des sempiternelles quêtes auxquelles on le cantonne habituellement.

     Quid des nouvelles ? Douze textes dont on a bien du mal à retrancher un iota pour cause d’insatisfaction. Timothée Rey nous convie à un festival de trouvailles burlesques, balayant divers registres stylistiques d’une plume primesautière. L’imaginaire de l’auteur pétille comme un grand cru de Champagne, quelle que soit la forme de narration abordée.
En vrac, « Le Tronc, la Grume et le Fluant » et « Le Jardin de nains du Ninja Radin » apparaissent comme des pastiches décalés de western spaghetti et de films de Hong Kong.
     « Magma Mia ! », « Dans l’antre du Sanguinaire » et « Jeunes Sirènes lascives pour marins bourrus » relèvent du texte à chute, pimenté ici d’un zeste de folie douce et d’une pincée de cruauté. « Sur la route d’Ongle » lorgne du côté de la parodie, la compagnie de héros en quête étant ici remplacée par les usagers d’un bus monté sur pattes.
     En lisant « Lacnae b’Asac », on éprouve un bref serrement au cœur en pensant au peu de poids représenté par l’idéalisme face à la réalité du quotidien. Fort heureusement, on se console avec « Suivre à travers le bleu cet éclair puis cette ombre », l’histoire d’une utopie lucide – non, ce n’est pas contradictoire –, jouant de surcroît avec la mise en page pour l’adapter au déroulement du récit. Du Grand Art !
     « Mon père, ce bouffon au sourire si torve » émerveille par son inventivité – il fallait y penser à cette histoire de Marmelade – et surprend par son ton, mélange de tendresse, d’humour vachard et de tragédie.
     « Mille et mille surgeons du Foisonneur » a de quoi réconcilier les réfractaires à la poésie avec le genre. On ressort de cette lecture, la tête pleine d’images persistantes.
     « Ce qu’il advint des ravisseurs de la Tomate chantante » et « Deux hougolouns dans le vent du soir » termine le tour d’horizon du recueil par un grand éclat de rire. Un rire toutefois grinçant, nerveux, car tiraillé entre des sentiments contradictoires.

     Alliant toutes les qualités d’une excellente lecture plaisir, Des nouvelles du Tibbar ne cède pas pour autant à la facilité. Cette assertion, nullement à prendre dans une acception élitiste ou populiste, convient idéalement à un recueil n’abandonnant aucunement son caractère d’œuvre littéraire sur l’autel de la distraction à tout prix.

     Maintenant, il faut avouer que je suis impatient d’avoir d’autres nouvelles du Tibbar.

 

 

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Des nouvelles du Tibbar de Timothée Rey – ED. LES MOUTONS ELECTRIQUES, MAI 2010

 

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