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26 juin 2007 2 26 /06 /juin /2007 13:57

Après avoir laissé en friche ce blog, j'ai enfin décidé de remettre le couvert. Un article sur Jean Amila me paraît être une bonne base pour redémarrer. En attendant la suite... pas trop longtemps, je le souhaite [malheureusement je demeure maladivement perfectionniste et régulièrement insatisfait.]

* * * * * * * * * *

«  Ami si tu tombes  

Un ami sort de l’ombre à ta place. » 

A l’ombre, Laurent s’y trouve depuis deux ans pour un crime commis « presque » par légitime défense lorsque le roman commence. Sa peine arrivant à son terme, il est libéré avec son pécule et une vie à reconstruire. Dehors, il fait beau. Le soleil rayonne et les montagnes ne sont pas très loin. Cependant, Laurent affiche rapidement son dégoût pour cette ville de province où il erre en attendant son train pour Paris. Il s’attable dans un café pour tuer le temps. 

« Des mouches, les mêmes que celles de la gare et du crottin, pompaient les tables mal essuyées. » 

Deux hommes entrent et saluent. L’un est grand et costaud. L’autre, plus âgé, se présente et discute avec lui. Il s’appelle M. d’Essartaut. et il l’invite rapidement à venir travailler dans sa scierie car il juge Laurent marqué du signe de la fierté. Pourquoi ne pas accepter ? Le vieux est sympathique et, après tout, le grand air et l’exercice lui seront profitables. Ainsi, c’est dans une drôle de communauté qu’il est introduit, un ancien maquis de la Résistance : des combattants, des héros, des tueurs aux mains rouges qui ont œuvré à chasser l’occupant et à châtier les collabos. Evidemment la guerre est désormais finie, mais pas leur guerre car ils ne se satisfont pas de l’ambiance grise qui s’est instituée après la Libération. Le pouvoir est aux mains des habiles, des tièdes prêts au compromis et des collabos reconvertis. Il faut reconstruire et rentrer dans le rang. Certains se consolent comme ils peuvent, pas eux. Ils ont décidé de continuer le combat, de poursuivre l’action directe. 

Laurent ne partage pas leur passé héroïque. Il n’est pas des leurs. Néanmoins, il les comprend et ne peut qu’apprécier l’hospitalité offerte, en particulier celle des deux filles, Hélène et Christine, de M. d’Essartaut. Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’en suivant ces partisans, il va boire la coupe jusqu’à l’hallali.

 

Avec ce roman, Jean Meckert qui ne s’appelait pas encore Amila, signe un chef d’œuvre. Par la même occasion, il jette un sacré pavé dans la mare. 1947, année de sa parution, la seconde guerre mondiale est encore dans tous les esprits et la future guerre froide pointe le bout de son nez. Le PC est encore le parti des fusillés et la Résistance est intouchable. D’ailleurs tout le monde ou presque a résisté. « Nous avons les mains rouges » nous expose une vision différente de cette belle unanimité. 

En suivant les pas de Laurent, nous adoptons son point de vue d’ingénu sur un milieu qui l’attire, l’accueille fraternellement mais auquel il reste définitivement étranger. La cause semble juste aux yeux de ces purs et durs partisans et seules les circonstances ont changé. Ils accomplissent les mêmes opérations que pendant la guerre. En quoi leurs actes sont-ils donc moins moraux, une fois cette guerre finie ? Jean Meckert ne les juge pas. Il décrit, expose les arguments de chacun. On hésite à prendre parti car ces anciens résistants apparaissent tour à tour justes dans leur démarche, écorchés face aux promesses du Maquis vite oubliées, guidés par des intentions louables et pourtant extrémistes. On est ballotté, malmené, éprouvé, on espère… mais quoi ? Comme les personnages du roman, on aspire à la noblesse, à la perfection et à la justice. Hélas, celles-ci ne sont pas de ce monde. Les hommes ne sont définitivement pas à la hauteur de leurs idéaux. Ce ne sont pas toujours les destins les plus remarquables qui font les êtres remarquables. 

Alors le propos de Jean Meckert est-il assimilable à la formule « tous pourri, même la Résistance » ? C’est sans doute très réducteur de l’affirmer car ce n’est pas à l’action de résister qu’il s’attaque mais au mythe de la Résistance. Ce faisant, il fait œuvre de précurseur et évoque en connaissance de cause [Jean Meckert a connu le Maquis, n’a jamais caché son rejet de l’épuration commise, non seulement par ceux que l’on a surnommé les résistants de la dernière heure, mais également par des résistants légitimes] de cette période, au moins aussi trouble que celle de l’Occupation. Dans ce roman, il met en scène les mécanismes de la violence et de la haine jusqu’à leur stérile absurdité. Il semble dire que dans une guerre personne ne gagne, quelle que soit la cause défendue. Et, effectivement on ne sort pas indemne de cette lecture et l’on se dit que l’on n’a pas terminé d’avoir les yeux rouges pour tout ce gâchis passé et à venir. 

Aparté : « Nous avons les mains rouges » ne connu aucun succès critique. Un an plus tard, parut « Les mains sales » de Jean-Paul Sartre qui fut un succès. Désormais, le premier est presque introuvable, le second est étudié en classe. Pas grave. C’est bien de notre temps de justifier la violence ou de la condamner en fonction des circonstances.

Titre : "Nous avons les mains rouges"

Auteur : Jean Meckert 

Editions : GALLIMARD, 1947  [pour la première édition dont je dispose mais qui ne correspond évidemment pas à l'illustration ci-contre, celle des éditions Encrage]

 

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25 novembre 2006 6 25 /11 /novembre /2006 13:14

 

 

 

   « Je sais que cela ne signifie rien pour le profane, mais je suis du rite méthodiste. J’ai besoin de le dire au début de cette confession. S’il y a des hommes de cœur pour me lire, ils comprendront peut-être qu’on a besoin d’affirmer sa foi pour se sentir vivre. Je suis impropre à l’ouvrage de terrassement. Je travaille dans une bibliothèque ; mais cette bibliothèque est celle d’un pénitencier. Je porte la livrée couleur rouille à rayures horizontales. Ici, on me refuse la pratique de mon ministère. Je ne suis plus le pasteur Paul Wiseman, je suis patte-en-zinc… j’ai vingt-neuf ans. J’ai fait la guerre en Europe ; mais ce n’est pas là-bas que j’ai attrapé mon infirmité. Ceux qui m’ont fait cela étaient des hommes d’ordre et de progrès. »  

  Dès l’ouverture, affleure la pépite noire sous le style âpre et sec de l’auteur. A l’abri d’une couverture [1] bucolique et carrément hors sujet sur laquelle j’aimerai m’étendre [la fille, pas la couverture] se cache un récit brut, aux descriptions sèches mais faisant mouche ; véritable exercice de style à la manière de l’école hard-boiled [2]. Mon regard affûté survole rapidement les courbes de la jeune fille et se fixe sur le nom de l’auteur. John Amila ? C’est qui ce lascar ? Une rapide investigation me fournit la réponse.

Rien de moins que Jean Meckert, le pseudo adaptateur [comme indiqué à l’intérieur] de l’auteur américain fictif de cette fiction policière. Eh oui, dans ces années d’après-guerre en France la mode est au roman noir à l’américaine. Hammett, Chandler, rien que des pointures dans le genre. De toute manière, il faut faire américain. Dans leurs bagages, les « G.I. » libérateurs ont amené quelques babioles pour le pire (chewing-gum, coca cola, ray ban de la mort et tutti quanti comme on dit à Little Italia…), mais aussi pour le meilleur (jazz, swing et roman noir). 

Mais John, bientôt Jean (il faudra attendre trois autres romans pour cela) Amila n’est pas un phénomène de mode. Au contraire, c’est un auteur au style affirmé à qui l’on doit déjà plusieurs autres textes magistraux [si vous désirez en débattre, veuillez laisser votre arme dehors avant d’entrer dans mon bureau] édités aussi chez Gallimard mais en Blanche. Signalons en passant aux contempteurs du paysage littéraire français qu’Amila est une excellente plume. Mais, que voulez-vous ma p’tite dame, le bougre avait mauvais genre ! Son cas était désespéré. C’est sans doute pour cette raison que Marcel Duhamel l’a engagé dans sa bande : deux Frenchies et une poignée d’Amerloques en ces années 1950. 

Revenons au roman et essayons d’en résumer l’argument. La violence couve à Mowalla [le lieu pourrait autant s’appeler Pétaouchnock], un patelin tranquille de trois cent cinquante âmes perdu dans la montagne aux Etats-Unis. Chacun se connaît évidemment. L’origine de cette tension est simple et tient en un mot : le progrès. Le site de Mowalla est l’endroit idéal pour construire un barrage dont le lac de retenue doit ennoyer la vallée. Les décideurs, ces gens du Dam plein aux as, ont tranché. Tout ce petit monde doit déménager. Certes, on doit indemniser et reloger la communauté ailleurs et mieux. Néanmoins, les ploucs ne sont pas d’accords. Pensez-vous, quand coule dans vos veines le sang des pionniers hardis, on se méfie, surtout lorsque les gars qui décident sont des vicieux. Et puis, il y a comme anguille sous roche. Et de la roche à la pechblende, il y a un pas vite franchit.  

 

Mine de rien, « Y’a pas de bon Dieu ! » fonctionne à merveille. Tout au long d’un texte très court (186 pages), Jean Amila déploie une maîtrise impressionnante et fait jeu égal avec les « grands » auteurs américains de Noir. Pas un mot n’est de trop et son style colle idéalement à l’histoire. Le classicisme de l’intrigue, les ressorts évidents de la lutte du pot de terre contre le pot de fer, l’ambiance rustique, le phrasé très oral, efficace et quasi documentaire y sont pour beaucoup également. Pour faire « américain », l’histoire se déroule dans un patelin imaginaire des montagnes états-uniennes. Cependant, tout ceci s’inspire librement de l’ennoiement de Tignes l’ancienne qui avait fait quelques vagues [désolé de ce mauvais jeu de mots] à l’époque. 

Bref, pour toutes ces raisons, les exégètes ont fait de John/Jean Amila un des fondateurs du néo-polar en France. Ils n’ont pas tort les bougres. A l’instar, des romans de Jean-Patrick Manchette [3], nul espoir chez Amila. La contre-révolution a définitivement gagné depuis longtemps. Ne reste plus que des « gens » qui ressentent l’injustice et disent non. Mais, ils boivent un coup car, quand même, c’est dur.  

* * * * * * * * * *

[1] La mode du moment dans la collection Carré Noir était aux jeunes femmes avec appâts légèrement dévoilés. Pour cette couverture une jeune fille allongée sur l’herbe verte, une fleur à la main, le corsage entrouvert sur les courbes naissantes d’une féminité émouvante.   

[2] L’école Hard Boiled dont le plus éminent représentant est Dashiell Hammett, est née aux Etats-Unis dans les années 1930 dans un contexte de crise sociale et économique. Son style est dépourvu de fioritures poétiques ou psychologiques. Elle propose des récits où l’action prime et dans lesquels l’archétype du héros est incarné par un homme seul, agissant pour rétablir un tort tout en sachant que le système est pourri.   

[3] Jean-Patrick Manchette qui ne cache pas son admiration pour Jean Amila.  

 

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 Titre : "Y'a pas de bon Dieu !"

 

Auteur : John Amila

Editions : Gallimard, Collection Carré Noir, 1972

 

 

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19 octobre 2006 4 19 /10 /octobre /2006 17:59

« Un jour, le canon a grondé. Un premier coup a secoué l'horizon. De tressautement local en pâleurs concentriques, on nous a dit : c'est la guerre ! Immédiatement et sans délai, je suis parti à la guerre. Il me fallait des allures de petit courage. Elle avait des lettres, la bonne guerre, des lettres hautes dans le journal. on avait fait sa publicité. C'était quelqu'un, la guerre aux lettres hautes. On était badaud, bon badaud moral. On allait voir la guerre.»

Court roman de Jean Meckert, « La marche au canon » est la bonne surprise dont nous ont fait bénéficié Stéfanie Delestré et Hervé Delouche dans leur entreprise de réédition des introuvables de l'auteur. Ce roman en particulier, est doublement introuvable puisque jamais publié. Conservé dans un cahier parmi les papiers laissés par Meckert, le texte mêle de longs passages rédigés et des notes prises su le vif par le soldat qu'il a été : déplacements quotidiens et impressions saisies alors qu'il fuyait avec la troupe devant l'avance allemande.  

 

Oeuvre évidemment inachevée, « La marche au canon » est cependant un texte très  impressionnant ; un incontournable pour les exégètes de Jean Meckert. Récit d'un soldat mobilisé pour faire la guerre, ce roman a valeur de témoignage sur l'état d'esprit régnant dans la troupe en 1939 et sur des événements qualifiés désormais d'historiques. Pour ceux qui ont quelques souvenirs de leur cours d'Histoire, ces événements que j'évoque à mots couverts, figurent dans les manuels sous les termes de Drôle de guerre et de Débâcle.

 Curiosité franco-française des années 1939-1940, étrange période où l'on entend Ray Ventura chanter que l'on ira pendre son linge sur la ligne Siegfried, statu quo surréaliste où l'on attend l'attaque allemande, sûr de la repousser comme pendant la Der des der. Et effectivement on attend beaucoup dans ce court roman. La troupe occupe le temps, pour ne pas dire, elle le tue en attendant de s'entretuer. Elle fait ses gardes, elle joue aux cartes, elle chante, elle fanfaronne car même en période de guerre demeure « la bonne gaîté française, toujours à la hauteur de la situation, avec le quart de vinasse à portée de la main. » D'ailleurs, c'est surtout au rythme de ces canons-là que la guerre se déroule au final. Et la seule victoire dont peuvent s'enorgueillir les troufions et celle obtenue sur une pauvre femme, violentée pour l'occasion. 

Puis, les événements se précipitent. C'est l'offensive allemande dans les Ardennes et l'offense faite aux plans de l'Etat-major français. La Débâcle s'ensuit. On déplace les troupes, les officiers disparaissent, les routes sont encombrées par la masse des réfugiés. Le train s'arrête puis repart sans qu'une destination soit définitivement arrêtée. La troupe va-t-elle finalement se battre ? La réponse officielle figure dans les livres d'Histoire. Pour Jean Meckert, le voyage trouve son aboutissement dans un camp d'internement en Suisse jusqu'où l'a menée la débandade organisée de son régiment.

 « La marche au canon » porte également en germe tout ce qui fera le style Meckert. Tout est, en effet,  déjà en place dans ce texte de cent pages. Phrases courtes, langage parlé, avec une économie de moyens l'auteur met en place sans concession l'ambiance d'une époque dans laquelle le lecteur est plongé sans difficulté. Incompréhension, ironie devant l'absurdité d'événements qui dépassent la troupe et la population, on retrouve également les thèmes en devenir de l'auteur.   

 

« On votait pour la paix, on payait pour la guerre. Partout les innocents, enfournés par wagons, roulaient dans les nuits calmes. Et ceux qui pleuraient le faisaient en silence. »

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La Marche au canon  

Jean Meckert  

Editions Joëlle Losfeld, collection Arcanes  

Gallimard, 2005

 

 

 

 

 

 

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13 octobre 2006 5 13 /10 /octobre /2006 15:13

La renommée, c’est un processus bizarre que rien ne garantit à coup sûr. Certains la cherche désespérément de leur vivant en s’enivrant dans un succès, lorsqu’il frappe à leur porte, qui ne leur apporte finalement pas autre chose qu’une gueule de bois carabinée et un oubli rapide. Pour d’autres, c’est une véritable quête existentielle à laquelle ils essaient de donner sens avec des mots. 

Je ne sais pas si Jean Meckert recherchait l’éblouissement de ce fabuleux miroir aux alouettes. Sans doute, écrire était-il devenu une nécessité vitale pour lui car ses sujets ressemblent davantage à des cris de révolte dont les échos ne cessent de résonner depuis que l’humanité s’est faite ordre, rapport de force et hiérarchie sociale. Une éternité, quoi. Robin Cook – l’auteur britannique et non le faiseur états-uniens de thrillers médicaux – a affirmé que toute écriture consiste à écrire sur le mur. Le parallèle vaut pour Jean Meckert dont les écrits s’inscrivent sur ces murs qui enferment plus qu’ils ne protègent. Mais, je bavarde, je ratiocine, j’ergote... Il est temps que je recentre mon sujet.  

Jean Meckert, c’est d’abord une écriture simple, un style oral, un parler cru et imagé issu de la rue. Ce sont des caractères éclopés par la vie et insatisfaits de leur condition. Ce sont, enfin, des récits ancrés dans le milieu populaire (avant que le terme ne soit galvaudé, déformé et moqué).  

Jean Meckert, c’est aussi une vie où fiction et réalité se mêlent de manière inextricable. Certains sont même allés, sur ce sujet, jusqu’à affirmer que l’existence de l’auteur s’était confondue avec celle des personnage de ses romans. L’affirmation mérite que l’on s’y arrête un instant.  

L’homme est né à Paris le 24 novembre 1910 dans une famille modeste du dixième arrondissement. En 1917, en pleine guerre, son père, anarchiste, déserte les tranchées et refait sa vie avec une autre femme. Sa mère pour faire taire la rumeur le fait passer pour un « fusillé pour l’exemple ». C’est cette histoire qui se retrouve, telle quelle, dans de nombreuses notices biographiques sur le Net et dans « Le dictionnaire du Roman policier » dirigé par Jean Tulard (une des nombreuses erreurs de cette escroquerie en forme d’ouvrage de référence). « Le dictionnaire des littératures policières » dirigé par Claude Mesplède (La Bible en la matière), fort heureusement, corrige le tir mais la confusion régnant encore dans les esprits – Meckert l’a entretenue lui-même de son vivant –, demeure pérennisant la fiction comme unique version officielle. Toujours est-il que la mère de Jean Meckert ne se remettra jamais psychologiquement de ce drame personnel. Elle est d’ailleurs internée au Vésinet pendant deux années.  

Son fils Jean est placé dans un orphelinat pendant quatre ans. Puis à treize ans, il commence un apprentissage dans un atelier de réparation de moteurs électriques. De 1929 à 1939, il enchaîne une multitude de petits métiers, s’interrompant juste le temps de faire son service militaire. En 1939, Jean Meckert est mobilisé. Il est ainsi aux premières loges pour assister à la drôle de guerre et à la débâcle et en profite pour commencer à écrire [1] pendant les longues journées de désoeuvrement, puis au cours de son internement, avec son régiment, en Suisse. Edité en 1941, son roman « Les coups » est un succès d’estime qui est salué par Raymond Queneau, André Gide, Roger Martin du Gard, Marcel Aymé, Robert Kanter, Maurice Nadeau… Dès 1942, il abandonne son emploi pour se consacrer entièrement à l’écriture. Puis, il rejoint en 1943 un Maquis dans l’Yonne.  

Après guerre, Meckert reprend sa carrière d’écrivain mais le succès n’est pas au rendez-vous. Il multiplie – il faut bien vivre –, sous divers pseudonymes (Marcel Pivert, Albert Duvivier, Edouard Duret, Mariodile…), des récits sentimentaux et policiers qui sont publiés par des maisons d’éditions populaires.  

En 1950, Marcel Duhamel le contacte et il devient le deuxième français sous pseudonyme américain [2] à écrire dans la toute nouvelle collection La Série Noire [3]. Il collabore également à l’écriture de scénarii pour le cinéma et novélise deux scénarii [4] d’André Cayatte et de Charles Spaak.   

En 1970, il entreprend un voyage à Papeete pour se documenter en vue d’un film d’André Cayatte. Ce voyage lui fournit la matière de son roman « La Vierge et le Taureau ». Véritable charge contre l’armée, l’administration coloniale française et les expérimentations nucléaires en Polynésie, le livre est retiré de la vente. En 1974, la fiction semble le rattraper une nouvelle fois. Il est violemment agressé par des inconnus et laissé pour mort. Après quinze heures passées dans le coma, il se réveille amnésique et épileptique. On a longtemps prétendu que l’agression était le fait d’agents secrets agissant en représailles. Cette version accréditée de bonne foi par l’auteur n’a jamais pu être confirmée. Abruti par le gardénal, au bord du suicide, il ne doit la vie qu’à la persévérance de sa sœur. S’ensuit une difficile et longue période de reconstruction et de retour sur soi couronnée par la parution de deux superbes romans [5] avant de mourir le 7 mars 1995. 

De l’ombre à la lumière  

 

Il faut bien reconnaître que l’œuvre de Jean Meckert a basculé en grande partie dans l’oubli. C’est regrettable mais, il en va ainsi de la renommée littéraire surtout quand elle n’est pas sanctionnée par un accueil favorable massif du lectorat et de la critique. Ils ne sont plus très nombreux ceux à se souvenir des premiers romans : « L’homme au marteau », « La lucarne », « Nous avons les mains rouges »…En fait, on les trouve en majorité chez les lecteurs de polars et romans noirs, habitués à associer l’Etat-civil de l’auteur à son pseudonyme Amila.   

Et puis, Jean Meckert figure également en filigrane dans l’œuvre de quelques auteurs plus ou moins réputés. Didier Daeninckx livre un hommage appuyé à Meckert dans son court roman « Nazis dans le métro » [6]. Patrick Pécherot s’inscrit dans un rapport de filiation littéraire dans sa courte série « Les enquêtes du journaliste Thomas Meckert » [7]. Enfin, Johan Heliot, auteur français de Science-Fiction, fait de Jean Meckert lui-même, un des personnages de sa fantaisie uchronique « La Lune n’est pas pour eux ». Néanmoins, tout ceci demeure quand même très confidentiel.  

Le véritable retour sur le devant de la scène date de 2005. En effet, l’auteur bénéficie cette année-là du coup de projecteur de deux passionnés, Stéfanie Delestré et Hervé Delouche, qui entament aux éditions Joëlle Losfeld la réédition des romans jusque-là introuvables de l’auteur. Ainsi, sont réédités « Je suis un monstre », un roman de 1952, et un court inédit antérieur à 1941 : « La marche au canon » [8] 

La même année, à l’initiative du conseil général du Pas-De-Calais et de l’association Colères du Présent est créé un Prix Jean Meckert/Amila remis au moment du Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale d’Arras ["La chasse aux enfants" de Jean-Hugues Litte, édité aux éditions du Cherche-Midi, reçoit ce prix pour la première fois]. 

 

L’œuvre de Jean Meckert bénéficiera-t-elle de cette seconde chance ? Qui sait ? En tout cas, moi, je suis un lecteur convaincu.

 

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[1] Pendant la drôle de guerre puis l’internement de son régiment en Suisse suite à la Débâcle, Meckert écrit deux textes. « La marche au canon » et « Les coups »  

[2] Jean Meckert propose à Marcel Duhamel le pseudonyme de John Amilanar qui est à la fois un jeu de mots (l’ami anar) et un mot espagnol signifiant « épouvanter ». Le directeur de La Série Noire, le raccourci en John Amila. Meckert écrira l’essentiel de ses polars et un roman de Science-fiction sous ce pseudo, John disparaissant progressivement au profit de Jean.  

[3] Jean Meckert reprendra juste une fois sa véritable identité pendant cette période pour écrire en 1971 son roman « La Vierge et le Taureau » qui lui causera beaucoup de problèmes compte tenu de son sujet explosif pour l’époque.   

[4] Novélisation de « Nous sommes tous des assassins » et de « Justice est faite »  

[5] « Le boucher des Hurlus » et « Au balcon d’Hiroshima »  

[6] N°7 de la série Le poulpe. Au début de ce court texte, André Sloga, écrivain et homme libre de 78 ans, est tabassé dans un parking. il se réveille avec un trou de mémoire. Le parallèle avec un épisode de la vie de Meckert est évident.  

[7] Deux courts romans. « Tiuraï » dont l’action se déroule à Papeete et qui a pour objet les conséquences des expérimentations nucléaires (comme « La Vierge et le Taureau ») et « Terminus  nuit ». Je recommande la lecture des autres romans de Patrick Pécherot qui s’inscrivent totalement dans la manière d’écrire de Jean Meckert. [site auteur  

[8] En 2006 est paru « L’homme au marteau »   

 

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Bibliographie pour mémoire  

  • SOUS LE NOM DE JEAN MECKERT   

Aux éditions Joëlle Losfeld  

 

La marche au canon, écrit au début de 1940, publié en 2005  

 

Aux éditions Gallimard, en collection « Blanche »  

 

Les Coups, 1941 [réédition Folio poche n°3668]   

L’homme au marteau, 1943 [réédition Joëlle Losfeld, 2006]   

La lucarne, 1945   

Nous avons les mains rouges, 1947   

La ville de plomb, 1949   

Je suis un monstre, 1952 [réédition Joëlle Losfeld, 2005]   

Nous sommes tous des assassins, 1952 (novélisation)   

Justice est faite, 1954 (novélisation)  

La tragédie de Lurs, 1954 (enquête)   

 

Aux Presses de la Cité  

 

La Vierge et le Taureau, 1971   

  • SOUS LE NOM DE JOHN/JEAN AMILA 

    Aux éditions Gallimard, à la Série Noire  

     

Y a pas de bon Dieu !, 1950  

Motus, 1953   

La bonne tisane, 1955   

Sans attendre Godot, 1956   

Les loups dans la bergerie, 1958   

Le drakkar, 1958   

Jusqu’à plus soif, 1962   

Langes radieux, 1963 

Pitié pour les rats, 1964   

La lune d’Omaha, 1964   

Noces de soufre, 1964  

Les fous de Hong-Kong, 1969   

Le grillon enragé, 1970   

La nef des dingues, 1972  

Contest-flic, 1972   

Terminus Iéna, 1973 

A qui ai-je l’honneur ?, 1974  

Le pigeon du faubourg, 1981  

Le boucher des Hurlus, 1982  

Le chien de Montargis, 1983  

Au balcon d’Hiroshima, 1985  

 

Aux éditions Gallimard, au « Rayon Fantastique » 

 

Le neuf de pique, 1956  

  • La revue Polar a consacré, dans son numéro 16, un dossier à Jean Amila (Editions Rivages, 1995)

     

 

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