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  • : Grand lecteur de romans noirs, de science-fiction et d'autres trucs bizarres qui me tombent sous la main
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25 novembre 2006 6 25 /11 /novembre /2006 13:14

 

 

 

   « Je sais que cela ne signifie rien pour le profane, mais je suis du rite méthodiste. J’ai besoin de le dire au début de cette confession. S’il y a des hommes de cœur pour me lire, ils comprendront peut-être qu’on a besoin d’affirmer sa foi pour se sentir vivre. Je suis impropre à l’ouvrage de terrassement. Je travaille dans une bibliothèque ; mais cette bibliothèque est celle d’un pénitencier. Je porte la livrée couleur rouille à rayures horizontales. Ici, on me refuse la pratique de mon ministère. Je ne suis plus le pasteur Paul Wiseman, je suis patte-en-zinc… j’ai vingt-neuf ans. J’ai fait la guerre en Europe ; mais ce n’est pas là-bas que j’ai attrapé mon infirmité. Ceux qui m’ont fait cela étaient des hommes d’ordre et de progrès. »  

  Dès l’ouverture, affleure la pépite noire sous le style âpre et sec de l’auteur. A l’abri d’une couverture [1] bucolique et carrément hors sujet sur laquelle j’aimerai m’étendre [la fille, pas la couverture] se cache un récit brut, aux descriptions sèches mais faisant mouche ; véritable exercice de style à la manière de l’école hard-boiled [2]. Mon regard affûté survole rapidement les courbes de la jeune fille et se fixe sur le nom de l’auteur. John Amila ? C’est qui ce lascar ? Une rapide investigation me fournit la réponse.

Rien de moins que Jean Meckert, le pseudo adaptateur [comme indiqué à l’intérieur] de l’auteur américain fictif de cette fiction policière. Eh oui, dans ces années d’après-guerre en France la mode est au roman noir à l’américaine. Hammett, Chandler, rien que des pointures dans le genre. De toute manière, il faut faire américain. Dans leurs bagages, les « G.I. » libérateurs ont amené quelques babioles pour le pire (chewing-gum, coca cola, ray ban de la mort et tutti quanti comme on dit à Little Italia…), mais aussi pour le meilleur (jazz, swing et roman noir). 

Mais John, bientôt Jean (il faudra attendre trois autres romans pour cela) Amila n’est pas un phénomène de mode. Au contraire, c’est un auteur au style affirmé à qui l’on doit déjà plusieurs autres textes magistraux [si vous désirez en débattre, veuillez laisser votre arme dehors avant d’entrer dans mon bureau] édités aussi chez Gallimard mais en Blanche. Signalons en passant aux contempteurs du paysage littéraire français qu’Amila est une excellente plume. Mais, que voulez-vous ma p’tite dame, le bougre avait mauvais genre ! Son cas était désespéré. C’est sans doute pour cette raison que Marcel Duhamel l’a engagé dans sa bande : deux Frenchies et une poignée d’Amerloques en ces années 1950. 

Revenons au roman et essayons d’en résumer l’argument. La violence couve à Mowalla [le lieu pourrait autant s’appeler Pétaouchnock], un patelin tranquille de trois cent cinquante âmes perdu dans la montagne aux Etats-Unis. Chacun se connaît évidemment. L’origine de cette tension est simple et tient en un mot : le progrès. Le site de Mowalla est l’endroit idéal pour construire un barrage dont le lac de retenue doit ennoyer la vallée. Les décideurs, ces gens du Dam plein aux as, ont tranché. Tout ce petit monde doit déménager. Certes, on doit indemniser et reloger la communauté ailleurs et mieux. Néanmoins, les ploucs ne sont pas d’accords. Pensez-vous, quand coule dans vos veines le sang des pionniers hardis, on se méfie, surtout lorsque les gars qui décident sont des vicieux. Et puis, il y a comme anguille sous roche. Et de la roche à la pechblende, il y a un pas vite franchit.  

 

Mine de rien, « Y’a pas de bon Dieu ! » fonctionne à merveille. Tout au long d’un texte très court (186 pages), Jean Amila déploie une maîtrise impressionnante et fait jeu égal avec les « grands » auteurs américains de Noir. Pas un mot n’est de trop et son style colle idéalement à l’histoire. Le classicisme de l’intrigue, les ressorts évidents de la lutte du pot de terre contre le pot de fer, l’ambiance rustique, le phrasé très oral, efficace et quasi documentaire y sont pour beaucoup également. Pour faire « américain », l’histoire se déroule dans un patelin imaginaire des montagnes états-uniennes. Cependant, tout ceci s’inspire librement de l’ennoiement de Tignes l’ancienne qui avait fait quelques vagues [désolé de ce mauvais jeu de mots] à l’époque. 

Bref, pour toutes ces raisons, les exégètes ont fait de John/Jean Amila un des fondateurs du néo-polar en France. Ils n’ont pas tort les bougres. A l’instar, des romans de Jean-Patrick Manchette [3], nul espoir chez Amila. La contre-révolution a définitivement gagné depuis longtemps. Ne reste plus que des « gens » qui ressentent l’injustice et disent non. Mais, ils boivent un coup car, quand même, c’est dur.  

* * * * * * * * * *

[1] La mode du moment dans la collection Carré Noir était aux jeunes femmes avec appâts légèrement dévoilés. Pour cette couverture une jeune fille allongée sur l’herbe verte, une fleur à la main, le corsage entrouvert sur les courbes naissantes d’une féminité émouvante.   

[2] L’école Hard Boiled dont le plus éminent représentant est Dashiell Hammett, est née aux Etats-Unis dans les années 1930 dans un contexte de crise sociale et économique. Son style est dépourvu de fioritures poétiques ou psychologiques. Elle propose des récits où l’action prime et dans lesquels l’archétype du héros est incarné par un homme seul, agissant pour rétablir un tort tout en sachant que le système est pourri.   

[3] Jean-Patrick Manchette qui ne cache pas son admiration pour Jean Amila.  

 

* * * * * * * * * *

 Titre : "Y'a pas de bon Dieu !"

 

Auteur : John Amila

Editions : Gallimard, Collection Carré Noir, 1972

 

 

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commentaires

Tietie007 20/09/2007 15:35

Je ne connaissais pas ces polars, mais globalement, je trouve que la majorité des policiers sont assez mal écrits ...sauf L'homme aux lèvres de saphir, d'Hervé Le Corre, un écrivain bordelais au style d'une élégance rare !

yossarian 21/09/2007 14:41

90% de toute chose est du déchet.
Loi Sturgeon.