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  • : Grand lecteur de romans noirs, de science-fiction et d'autres trucs bizarres qui me tombent sous la main
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12 octobre 2011 3 12 /10 /octobre /2011 18:49

 

     Le passé semble être une source inépuisable d'histoires. Qu'il serve de décor à des romances passe-partout ou qu'il soit l'objet lui-même de la fiction ou de la reconstitution, il reste un objet de fascination et de fantasme.

     En produisant du vraisemblable, ou du moins en donnant droit de cité au hors champ de l'Histoire, le roman historique conjugue à la fois les ressorts du récit et de la connaissance historique. Et si l'on trahit l'Histoire, c'est dans l'intention de lui faire de beaux enfants.

 

     En s'intéressant à Julien l'Apostat, l'Américain Gore Vidal me semble réussir son pari. Sortir de l'ombre un personnage frappé par l'opprobre, surtout chrétienne, et en faire un être de chair et de sang. Tout cela en rappelant quelques petites vérités sur les dogmes et leur usage.

     La vie de Julien est singulière à bien des égards. Né de sang impérial – son père est le demi-frère de Constantin Ier –, son destin semble tout tracé : prendre la pourpre ou finir assassiné. Mais le destin accompli souvent des détours inattendus.

     Après l'exécution de sa famille, un spectacle choquant auquel il assiste tout enfant, il est confié avec son frère aîné Gallus à la garde d'un lointain parent ecclésiastique, puis après la mort de celui-ci, on l'exile au fin fond de la Cappadoce dans une forteresse. Julien et Gallus y vivent de longues années dans la crainte et un isolement total. Sans jamais savoir quel sort l'empereur Constance II leur réserve, on leur dispense l'éducation que tout membre de la famille impériale doit recevoir. Ces années comptent pour beaucoup dans la formation intellectuelle de Julien. Il lit les textes chrétiens, puisqu'on le destine à la prêtrise, et de nombreux auteurs antiques, en particulier les philosophes néo-platoniciens.

     Véritable anomalie, à rebours du sens de l'Histoire, si tant est qu'il y en ait un, en sursis permanent du fait de sa position menaçante pour la lignée directe de Constantin Ier, Julien opte secrètement pour le paganisme. Un choix anachronique et risqué à une époque où le christianisme triomphe parmi les élites politiques, pour des raisons pas toujours très catholiques...

 

     À l'instar de Marguerite Yourcenar (cf Les mémoires d'Hadrien), Gore Vidal nous livre un récit apocryphe, organisé comme une suite fragmentaire des mémoires de l'empereur. Les philosophes Priscus et Libanios servent de caution historique à ces fragments, joignant leurs voix et leurs commentaires, au propos de l'empereur. Tout deux ont côtoyé Julien durant son règne. Et même s'ils n'aspirent désormais qu'à une retraite paisible, ils se sentent investi d'une mission : rendre justice à son œuvre.

     Un tel dispositif pourrait laisser croire que le beau rôle va être donné à l'empereur philosophe. Bien au contraire, la correspondance échangée entre les deux philosophes se montre contradictoire. Chacun d'entre-eux donne son point de vue sur les actes et les écrits de l'empereur apostat, apportant un éclairage différent sur le personnage et soulignant ses défauts et ses erreurs. Pour autant, Libianos et de Priscus ne tarissent pas d'éloges. L'admiration transparaît plus d'une fois au travers des propos du premier, le second se montrant quant à lui plus circonspect et misanthrope. La nostalgie d'une époque révolue affleure également. De manière générale, le constat des deux lettrés est amer, car à l'époque où ils s'expriment, l'empereur Théodose vient de décréter un édit de proscription visant tous les cultes païens.

 

     L'œuvre de Gore Vidal se révèle fort bien documentée. L'auteur fait d'ailleurs figurer une bibliographie partielle de ses sources, comme pour désamorcer toute critique. On me permettra juste de lui adjoindre l'essai de Lucien Jerphagnon (Julien dit l'Apostat, éditions Tallandier, collection Texto), un livre qui me semble le compagnon idéal pour la lecture de ce roman.

     Découpé en trois périodes, l'ouvrage de Gore Vidal nous raconte l'enfance de Julien, otage de son oncle l'empereur. De ses années de formation, il retire un solide bagage culturel et la certitude que le christianisme conduit le monde à sa perte. De notre côté, on apprend beaucoup sur les rivalités philosophiques, les querelles religieuses et les cultes à mystère. Tout cela est fort drôle et très intéressant.

Puis, Julien devient César dans des circonstances tenant à la fois au hasard et à la nécessité. Sous-estimé par tous, le jeune homme révèle rapidement des talents insoupçonnés de meneur d'homme, en redressant la situation en Gaule. Une adresse ne lui valant pas que l'admiration de Constance II et qui provoque quelques remous à la Cour.

     Usurpant le pouvoir, il devient ensuite empereur et se prépare à subir l'assaut de l'Auguste légitime. Une campagne de courte durée s'ensuit, le légitime venant à mourir brusquement. La place étant libre, Julien peut mener les réformes qu'il estime nécessaire (comprendre rétablir le paganisme comme religion officielle), ce qui lui vaut de nombreuses inimitiés...

 

     Comme vous vous en doutez à la lecture de ce résumé, tout ceci s'avère passionnant. On apprend beaucoup sur les mœurs à la Cour de Constantinople, sur la philosophie antique, en particulier le néoplatonisme, sur les liens entre politique et religion, sur l'art de la guerre au IVe siècle...

     On découvre également le fonctionnement de la Tétrarchie, combinaison ingénieuse de Dioclétien, censée mettre un terme aux pronunciamientos à répétition et renforcer la défense de l'Empire face aux invasions barbares. Un échec du fait d'une politique dynastique malvenue. Quand on mélange les affaires de l'État et les affaires de famille, on sait ce qui arrive souvent... Bref, on se régale.

 

     Au final, Gore Vidal manifeste un souci de vraisemblance historique admirable sans sacrifier pour autant l'intrigue romanesque sur l'autel de l'histoire pour l'histoire. Le récit oscille en permanence entre comédie et tragédie, à l'antique bien entendu.

    Julien apparaît comme un idéaliste qui aurait pu infléchir l'Histoire. Qui sait ce qui ce serait passé s'il n'était pas mort prématurément en Mésopotamie. Beau sujet d'uchronie que nous souffle Gore Vidal dans sa préface.

 

Julien.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Julien (Julien, 1964) de Gore Vidal – Réédition Points, collection Les Grands Romans, 2008 (roman traduit de l'anglais [Etats-Unis] par Jean Rosenthal)

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commentaires

ariadne 20/01/2012 15:17


Bonjour !


C'est avec bonheur que j'ai lu votre critique du Julien de Vidal, un de mes romans favoris, que je relis actuellement. Je trouve particulièrement réussi le mélange d'ironie et de
nostalgie dans la narration. La dernière conversation de Priscus et Macrina... Et bien-sûr, quelle vie tragique au sens antique du terme !


Si je le relis, c'est pour être littéralement "tombée", récemment, sur un roman d'anticipation de R.C. Wilson, Julian, qui sous couvert de science-fiction, constitue en fait l'"éternel
retour" du héros de Vidal dans l'Amérique du XXIIe siècle sur le point de sombrer. Une livre curieux que je recommande, même si Wilson est loin d'avoir le talent de Gore Vidal. Si vous le lisez à
l'occasion, dites-nous ce que vous en pensez.

yossarian 24/01/2012 16:21



Bonjour,


Je connais bien "Julian". J'ai chroniqué l'ouvrage pour une revue papier. Bien sûr, je n'ai pas manqué de voir le parallèle avec le roman de Gore Vidal, même si on peut trouver également un
cousinage avec Mark Twain et d'autres auteurs de SF.


Bien à vous