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8 octobre 2011 6 08 /10 /octobre /2011 10:21

     Naguère, je n'avais pas encore de poils dans les oreilles ni de mèches grisonnantes, j'ai lu la biographie romancée écrite par Emmanuel Carrère sur l'auteur américain Philip K. Dick. Allez savoir pourquoi je me suis enquillé Je suis vivant et vous êtes morts. Peut-être le titre et une attirance naissante pour le bonhomme, l'Américain pas le Français, expliquent mon choix.

     Bref, j'ai dévoré l'ouvrage avec au moins autant de fascination pour le personnage de Dick qu'Emmanuel Carrère, du moins est-ce l'impression que j'en retire. Car bien entendu, c'est le personnage contaminé par ses obsessions et non l'être de chair et de sang qui constitue le coeur de l'ouvrage, comme je l'ai appris par la suite.

    Toutefois, ceci a rendu Emmanuel Carrère sympathique à mes yeux. Un auteur français, a fortiori loué par l'intelligentsia parisienne, appréciant un écrivain américain de SF, genre voué aux gémonies par les mêmes prescripteurs, un tel individu ne pouvait pas être complètement mauvais, d'autant plus s'il a écrit auparavant un essai sur l'uchronie, une des mes marottes, comme le savent les lecteurs de ce blog.

     L'ouvrage intitulé Le détroit de Behring, allusion à l'éviction de Béria de la grande Encyclopédie soviétique après son exécution en 1953, mais aussi au roman du poète belge Marcel Numeraere Vers le détroit de Behring, me lorgnait depuis longtemps du haut de ma pile à lire. Le temps était venu de lui faire un sort.

 

     Assurément, Le détroit de Behring n'est pas un roman mais bien un essai, considéré par son auteur comme une introduction à l'uchronie. Emmanuel Carrère ne s'amuse pas avec le procédé de l'histoire alternative, de même qu'il jouait avec Dick, liant les épisodes de sa vie avec un questionnement autour de la nature de la réalité.

     Le détroit de Behring n'apparaît pas davantage comme une somme, un ouvrage amené à servir de référence aux éventuels curieux, leur indiquant des pistes de lecture. Emmanuel Carrère ne cherche pas à faire montre d'exhaustivité. Bien au contraire, il se livre à une réflexion sur l'uchronie et nous en livre les fruits à l'aune d'une connaissance se limitant à quelques ouvrages de référence, Jacques van Herp et Pierre Versins, et à une liste de romans disparates glanés au cours de ses recherches.

 

« Soit donc le passé, la somme de tous les événements réputés s'être produits jusqu'à l'instant où l'uchroniste prend la plume – et, à mesure qu'il écrit, ce passé se charge d'instants supplémentaires, pèse davantage sur ses épaules et augmente d'autant le champ de son intervention. Dans ce territoire immense, borné seulement par le fugace présent et par les limites de la connaissance historique, il s'agit d'opérer une modification, et qu'elle soit lourde de conséquences. »

 

     Après avoir rappelé dans une courte préface ses motivations, l'étymologie et le contexte présidant à la naissance du concept d'uchronie, Emmanuel Carrère se livre à une exploration par l'exemple, des tenants et aboutissants du procédé. Ce faisant, il pointe successivement les parentés existant entre l'uchronie, le roman historique, l'histoire secrète et le révisionnisme.

     De son point de vue, l'histoire alternative est un jeu de l'esprit, simple divertissement inutile et mélancolique. Cependant, même si son propos se cantonne à modifier ce qui a été, l'uchronie soulève des questions loin d'être négligeables. Qu'est-ce qui est déterminant dans l'Histoire ? Comment les hommes se représentent-ils la chaîne de causes et d'effets ? L'Histoire n'est-elle que causalité ? A-t-elle un sens dont les historiens seraient les gardiens ?

     Comme on le voit, on s'éloigne des préoccupations des feuilletonistes, davantage intéressés par le viol de l'Histoire dans l'intention de lui faire de beaux enfants (dixit Alexandre Dumas). De même, si elle flirte avec l'histoire secrète, puisqu'il s'agit de substituer à l'Histoire telle qu'elle est écrite, une version plus conforme au désir de l'auteur, l'uchronie ne cherche en fin de compte qu'à instiller le doute, laissant entendre que l'Histoire est mensongère. Il ne s'agit pas en effet de réviser l'Histoire en truquant ou en abolissant la mémoire des faits, mais bien de la réécrire, en gardant à l'œil et à l'esprit, les événements tels qu'ils se sont déroulés. En conséquence, les ressorts de l'uchronie restent affectifs. Ils révèlent une préférence jouant soit sur la nostalgie, soit sur le soulagement. Ainsi, aux catégories du faux et du vrai, utiles à l'historien, se superposent celles du mauvais et du bon.

 

     Mais alors, n'existe-t-il pas d'histoire alternative neutre ? Emmanuel Carrère tente d'y répondre, convoquant Charles Renouvier, l'inventeur du terme uchronie, et Roger Caillois. Ces deux écrivains ont essayé de produire une uchronie désintéressée, se limitant à l'expérimentation et à la spéculation. Vaines tentatives pour Carrère puisque ces ouvrages (Uchronie : utopie dans l'histoire : Histoire de la civilisation européenne telle qu'elle n'a pas été, telle qu'elle aurait pu être et Ponce Pilate). Une altération de l'Histoire n'est jamais ni innocente ni gratuite. Elle sert un objectif et le choix de la cause déterminante n'est que l'effet d'un désir. Un désir ne pouvant guère rompre avec ce que  le lectorat connaît sur son Histoire.

 

     Arrivé à cet endroit de mon compte-rendu, je dois avouer ne pas avoir compris le passage consacré à Philip K. Dick. Emmanuel Carrère mentionne en effet le roman majeur de l'écrivain américain : Le Maître du Haut-château. Impeccable mise en abîme du concept de l'uchronie, le roman révélerait le nihilisme de son auteur. Ayant un peu lu sur la vie du bonhomme, j'ai un peu de mal à souscrire à ce jugement. Mais peut-être y-a-t-il là une notion philosophique qui m'échappe...

 

     Avec Le détroit de Behring, Emmanuel Carrère nous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Depuis, Éric B. Henriet a publié un panorama du genre et de nombreux articles, consultables sur le web et sur le papier*, sont venus étoffer la réflexion amorcée par Carrère. De même, une nouvelle vague d'auteurs francophones s'est emparée du sujet, l'accommodant à sa manière. Pour le meilleur ou pour le pire.

 

 

* Dont certains ont été écrits en réponse à l'essai d'Emmanuel Carrère.

 

le-detroit-de-behring_couv.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le détroit de Behring – Introduction à l'uchronie de Emmanuel Carrère – Editions P.O.L., 1987

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commentaires

BDN 09/10/2011 00:51



"En conséquence, les ressorts de l'uchronie restent affectifs. Ils révèlent une préférence jouant soit sur la
nostalgie, soit sur le soulagement. Ainsi, aux catégories du faux et du vrai, utiles à l'historien, se superposent celles du mauvais et du bon."


 


Je ne vois pas très bien ce dont il est question... Tu as des exemples?



Tes chroniques sont riches, et j'ai un vrai plaisir à les lire, et à remonter parfois leur fil conducteur...



yossarian 09/10/2011 11:02



Autrement dit, à la différence de l'historien, l'écrivain d'uchronie cherche à créer une histoire correspondant à ses désirs. Soit il réécrit l'Histoire dans le sens qu'il aurait aimé lui voir
prendre. Soit il réécrit celle-ci dans un sens apocalyptique (une dychronie ?), où finalement il se dit qu'on ne s'en est pas si mal tiré. L'uchronie où tout se vaut est rare. Dick,
peut-être ? Priest ? ça mérite bien d'en discuter. 



Travis 08/10/2011 21:30



La Stase va s'occuper de ré-écrire tous les livres de E. Carrère.



yossarian 09/10/2011 10:48



Yep ! Ces feignasses de la patrouille du temps n'ont qu'à bien se tenir.