Grand lecteur de romans noirs, de science-fiction et d'autres trucs bizarres qui me tombent sous la main
Le
téléphone sans fil sonne : « Gascogne ? fait une voix pas du tout familière. – Qui voulez-vous que ce soit ? Et vous qui êtes-vous ? – Peu importe. Rufus Raffa vient de
prendre une balle entre les deux yeux. – Pas possible ? Et pourquoi me le dire à moi ? – Je croyais que vous étiez… » Là-dessus, il raccroche. La mort de Raffa, en être informé,
c’est du kif, car personne n’ira se rincer le canal lacrymal à cette nouvelle. Surtout pas moi.
Le Grossium ressemble à un roman noir. Il est écrit comme un roman noir, utilise les archétypes et les codes du roman noir,
mais il en n'est pas un en fin de compte.
Le Grossium est un roman qui s'amuse du roman noir. Attention rien de parodique ni de
subversif. Juste le plaisir de dérouler une histoire faite de bric et de broc, qui ferraille comme un tacot lancé à fond de train, et dans laquelle l'intrigue et le dénouement comptent bien moins
que l'ambiance de douce dinguerie. Le Grossium, c'est pour les doux dingues aimant le roman noir.
Un sou par-ci, un sou par-là, y a pas de petits bénéfices, les petites sommes font les grossiums.
Son auteur, Stanley Gottlieb Crawford, a bénéficié dans l’Hexagone du parrainage de Marcel Duhamel qui a lui-même traduit la chose. En effet, le « Boss » de la Série Noire s’était pris d’affection pour ce vilain petit canard, chantant ses louanges à qui voulait bien les entendre et surtout les lire (louanges reprises par Claude Mesplède). A ses yeux, le livre de Crawford dressait « Le portrait inquiétant de vérité, même dans ses outrances, d’un de ces caïds d’affaires, gros brasseur de courants d’air, maniaque du volant, obsédé de dollars, de puissance et bâtisseur d’empires en mou de veau qui finit par s’emmêler les pieds dans ses propres combines et par tomber en quenouilles. »
A vrai dire, les propos de Marcel Duhamel résument assez fidèlement l’intrigue inracontable du roman.
Directement publié dans l’incontournable collection Série Noire chez Gallimard, il faut reconnaître que le roman y déparait quelque peu à l’époque. La simple énumération de quelques unes de ses composantes permet de se rendre compte du carnage. Nous avons donc un gros bonnet qui sillonne dans un tacot bringuebalant, le pied au plancher, une ville imaginaire. Un tueur habillé avec une tenue d’ours des cocotiers. Un jardin qui se transforme en jungle inextricable. Une base ultra-secrète dans laquelle des savants frappadingues imaginent les futures armes qui permettront de vaincre l’ennemi : le Rouge. Un trafic de souris miniatures que l’on tient confinées dans un bocal afin d’éviter qu’elles ne se répandent dans le monde comme la vérole sur le bas clergé. Des hommes de main patibulaires mais qui restent polis. Des femmes pas si fatales que cela. Des stations essence Big Papa à tous les coins de rue et d’autoroutes. Et en guise de conclusion, une bataille rangée entre deux gangs, à tous les étages et jusque dans l’ascenseur, dans l’immeuble de la radio. Avouons qu’il y a matière à défriser l’amateur le plus orthodoxe de roman noir.
Heureusement pour le lectorat plus jeune, accoutumé aux histoires déjantées, le roman de
Crawford s’impose comme une évidence. Avec ses expressions imagées et son argot (un peu daté), ses situations bizarres, ses personnages grotesques, Le Grossium trouve
tout naturellement sa place au sein du corpus des bouquins inclassables.
J’allais oublier. Ceci est la seule incursion de Stanley G. Crawford dans le roman noir. Un auteur qui a fait montre de sa fantaisie dans d’autres romans, parus chez Buchet-Chastel.
Le Grossium de Stanley G. Crawford (« Gascoyne », 1966)
- EDITIONS GALLIMARD, Série noire, 1969 - Roman inédit traduit de l’anglais (Etats-Unis) par
Marcel Duhamel