Grand lecteur de romans noirs, de science-fiction et d'autres trucs bizarres qui me tombent sous la main
Retour aux affaires avec un roman policier. La quatrième de
couverture nous annonce que « La bouffe est chouette à Fatchakulla » est le seul roman – à ce que l’on sait – écrit par Ned Crabb. Il ne fait aucun doute que l’écrivain
états-unien peut figurer dans les annales des littératures policières – il bénéficie déjà d’un article dans le Mesplède – parmi les auteurs gentiment déjantés qui manifestent une
propension à manier l’humour noir.
A Fatchakulla, bled paumé et envasé de Floride, une série de crimes abominables a été commise. Progressivement, la paranoïa contamine les esprits au point où plus
personne n’ose sortir de chez soi, une fois la nuit tombée. Pourtant, rien en particulier ne prédestinait le patelin à devenir une succursale de Whitechapel ou du Gévaudan. Huit cent âmes environ
au compteur, alligators et chats compris. Un joyeux échantillonnage de ploucs consanguins alcoolisés qui s’enorgueillissent d’élever des chats exceptionnels.
Mais voilà qu’on trucide, qu’on démembre, qu’on éviscère à Fatchakulla. Le représentant local de la loi, Arlie Beemis, reprendrait bien une bière, histoire de faire passer le mauvais goût qu’il a en bouche, devant le spectacle offert par les victimes : des bouts de corps déchiquetés ou mâchés. Ce qui l’angoisse, c’est bien que ces meurtres sanglants semblent donner corps aux légendes – foutaises – locales : Willie le siffleur et les autres entités malignes issues de la vase méphitique des marécages qui cernent la bourgade. Et ce n’est pas Doc Bobo qui le contredira, lui qui songe désormais à déserter le comté pour un lieu plus paisible.
Fort heureusement, Fatchakulla compte parmi ses concitoyens un
limier redoutable, champion incontesté de la chasse au raton laveur. Un génie, comparé au reste de la communauté, qui à force d’observation et de déduction a su résoudre la dernière affaire
épineuse du comté : la disparition, il y a cinq ans, du chihuahua de Miss Tatum. Il ne fait aucun doute que pour Lindwood Spivey, trouver l’auteur des crimes ne sera qu’un bête problème de
logique. Et en moins de temps qu’il n’en faut à un chat pour régurgiter sa pelote de poils. Car tout le monde en convient à Fatchakulla : Linwood se débrouille ; Lindwood
sait tirer les choses au clair !
L’intrigue de « La bouffe est chouette à Fatchakulla » ne casse pas trois pattes à un canard et les ficelles qui animent le récit sont grossières. A vrai
dire, il semble rapidement évident que le suspense est le moindre des soucis de Ned Crabb puisque l’on devine d’entrée qui est responsable du massacre. Cette impression est
confirmée par les pistes, larges et éclairées comme des autoroutes, qui jalonnent l’enquête d’un trio d’enquêteurs plus préoccupés par les bières qu’ils consomment que par la recherche d’indices.
Quant aux rebondissements, ils confinent au foutage de gueule, foutage totalement assumé par un auteur qui aligne surtout les portraits des ploucs qui vivent à Fatchakulla et qui délire
ouvertement de leurs mésaventures. Par contre, ce qui est le vrai foutage de gueule, c’est l’étiquette thriller (jaune canari) ajoutée sur la réédition… Je doute que les aficionados de
Maxim Chattam, Harlan Coben et Dan Brown (pour ne citer de mémoire que ces trois faiseurs) goûtent à la plaisanterie. Mais en même temps, cela
ne peut pas leur faire de mal de lire autre chose…
Pour revenir au roman de Ned Crabb, on s’amuse énormément de la truculence des personnages et de la gouaille des dialogues, même si tout cela
n’est pas à tomber par terre. On est, en effet, un cran en-dessous de la dinguerie qui présidait au roman de Christopher Moore : « Le lézard lubrique de Melancoly
Cove ». On est à mille lieues du mélange de roublardise et de burlesque rural qui baignait « Fantasia chez les ploucs » de Charles Williams. Et puis, autre
bémol : la qualité de la traduction. Celle-ci pêche sérieusement aux entournures et j’ai tiqué, par exemple, à la traduction littérale du prénom Lem par Module lunaire… Un mauvais
tour que n’avait sans doute pas prémédité Ned Crabb.

« La bouffe est chouette à Fatchakulla » [« Ralph or what’s eating the Folks in Fatchakulla County », 1978] – Ned CRABB – Editions Gallimard, collection Folio policier, mai
2008 [réédition traduit de l’américain par Sophie Mayoux]