Grand lecteur de romans noirs, de science-fiction et d'autres trucs bizarres qui me tombent sous la main

La renommée, c’est un processus bizarre que rien ne garantit à coup sûr. Certains la cherche désespérément de leur vivant en s’enivrant dans un succès, lorsqu’il frappe à leur porte, qui ne leur apporte finalement pas autre chose qu’une gueule de bois carabinée et un oubli rapide. Pour d’autres, c’est une véritable quête existentielle à laquelle ils essaient de donner sens avec des mots.
Je ne sais pas si Jean Meckert recherchait l’éblouissement de ce fabuleux miroir aux alouettes. Sans doute, écrire était-il devenu une nécessité vitale pour lui car ses sujets ressemblent davantage à des cris de révolte dont les échos ne cessent de résonner depuis que l’humanité s’est faite ordre, rapport de force et hiérarchie sociale. Une éternité, quoi. Robin Cook – l’auteur britannique et non le faiseur états-uniens de thrillers médicaux – a affirmé que toute écriture consiste à écrire sur le mur. Le parallèle vaut pour Jean Meckert dont les écrits s’inscrivent sur ces murs qui enferment plus qu’ils ne protègent. Mais, je bavarde, je ratiocine, j’ergote... Il est temps que je recentre mon sujet.
Jean Meckert, c’est d’abord une écriture simple, un style oral, un parler cru et imagé issu de la rue. Ce sont des caractères éclopés par la vie et insatisfaits de leur condition. Ce sont, enfin, des récits ancrés dans le milieu populaire (avant que le terme ne soit galvaudé, déformé et moqué).
Jean Meckert, c’est aussi une vie où fiction et réalité se mêlent de manière inextricable. Certains sont même allés, sur ce sujet, jusqu’à affirmer que l’existence de l’auteur s’était confondue avec celle des personnage de ses romans. L’affirmation mérite que l’on s’y arrête un instant.

L’homme est né à Paris le 24 novembre 1910 dans une famille modeste du dixième arrondissement. En 1917, en pleine guerre, son père, anarchiste, déserte les tranchées et refait sa vie avec une autre femme. Sa mère pour faire taire la rumeur le fait passer pour un « fusillé pour l’exemple ». C’est cette histoire qui se retrouve, telle quelle, dans de nombreuses notices biographiques sur le Net et dans « Le dictionnaire du Roman policier » dirigé par Jean Tulard (une des nombreuses erreurs de cette escroquerie en forme d’ouvrage de référence). « Le dictionnaire des littératures policières » dirigé par Claude Mesplède (La Bible en la matière), fort heureusement, corrige le tir mais la confusion régnant encore dans les esprits – Meckert l’a entretenue lui-même de son vivant –, demeure pérennisant la fiction comme unique version officielle. Toujours est-il que la mère de Jean Meckert ne se remettra jamais psychologiquement de ce drame personnel. Elle est d’ailleurs internée au Vésinet pendant deux années.
Son fils Jean est placé dans un orphelinat pendant quatre ans. Puis à treize ans, il commence un apprentissage dans un atelier de réparation de moteurs électriques. De 1929 à 1939, il enchaîne une multitude de petits métiers, s’interrompant juste le temps de faire son service militaire. En 1939, Jean Meckert est mobilisé. Il est ainsi aux premières loges pour assister à la drôle de guerre et à la débâcle et en profite pour commencer à écrire [1] pendant les longues journées de désoeuvrement, puis au cours de son internement, avec son régiment, en Suisse. Edité en 1941, son roman « Les coups » est un succès d’estime qui est salué par Raymond Queneau, André Gide, Roger Martin du Gard, Marcel Aymé, Robert Kanter, Maurice Nadeau… Dès 1942, il abandonne son emploi pour se consacrer entièrement à l’écriture. Puis, il rejoint en 1943 un Maquis dans l’Yonne.
Après guerre, Meckert reprend sa carrière d’écrivain mais le succès n’est pas au rendez-vous. Il multiplie – il faut bien vivre –, sous divers pseudonymes (Marcel Pivert, Albert Duvivier, Edouard Duret, Mariodile…), des récits sentimentaux et policiers qui sont publiés par des maisons d’éditions populaires.
En 1950, Marcel Duhamel le contacte et il devient le deuxième français sous pseudonyme américain [2] à écrire dans la toute nouvelle collection La Série Noire [3]. Il collabore également à l’écriture de scénarii pour le cinéma et novélise deux scénarii [4] d’André Cayatte et de Charles Spaak.
En 1970, il entreprend un voyage à Papeete pour se documenter en vue d’un film d’André Cayatte. Ce voyage lui fournit la matière de son roman « La Vierge et le Taureau ». Véritable charge contre l’armée, l’administration coloniale française et les expérimentations nucléaires en Polynésie, le livre est retiré de la vente. En 1974, la fiction semble le rattraper une nouvelle fois. Il est violemment agressé par des inconnus et laissé pour mort. Après quinze heures passées dans le coma, il se réveille amnésique et épileptique. On a longtemps prétendu que l’agression était le fait d’agents secrets agissant en représailles. Cette version accréditée de bonne foi par l’auteur n’a jamais pu être confirmée. Abruti par le gardénal, au bord du suicide, il ne doit la vie qu’à la persévérance de sa sœur. S’ensuit une difficile et longue période de reconstruction et de retour sur soi couronnée par la parution de deux superbes romans [5] avant de mourir le 7 mars 1995.
De l’ombre à la lumière Il faut bien reconnaître que l’œuvre de Jean Meckert a basculé en grande partie dans l’oubli. C’est regrettable mais, il en va ainsi de la renommée littéraire surtout quand elle n’est pas sanctionnée par un accueil favorable massif du lectorat et de la critique. Ils ne sont plus très nombreux ceux à se souvenir des premiers romans : « L’homme au marteau », « La lucarne », « Nous avons les mains rouges »…En fait, on les trouve en majorité chez les lecteurs de polars et romans noirs, habitués à associer l’Etat-civil de l’auteur à son pseudonyme Amila. Et puis, Jean Meckert figure également en filigrane dans l’œuvre de quelques auteurs plus ou moins réputés. Didier Daeninckx livre un hommage appuyé à Meckert dans son court roman « Nazis dans le métro » [6]. Patrick Pécherot s’inscrit dans un rapport de filiation littéraire dans sa courte série « Les enquêtes du journaliste Thomas Meckert » [7]. Enfin, Johan Heliot, auteur français de Science-Fiction, fait de Jean Meckert lui-même, un des personnages de sa fantaisie uchronique « La Lune n’est pas pour eux ». Néanmoins, tout ceci demeure quand même très confidentiel. Le véritable retour sur le devant de la scène date de 2005. En effet, l’auteur bénéficie cette année-là du coup de projecteur de deux passionnés, Stéfanie Delestré et Hervé Delouche, qui entament aux éditions Joëlle Losfeld la réédition des romans jusque-là introuvables de l’auteur. Ainsi, sont réédités « Je suis un monstre », un roman de 1952, et un court inédit antérieur à 1941 : « La marche au canon » [8]. La même année, à l’initiative du conseil général du Pas-De-Calais et de l’association Colères du Présent est créé un Prix Jean Meckert/Amila remis au moment du Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale d’Arras ["La chasse aux enfants" de Jean-Hugues Litte, édité aux éditions du Cherche-Midi, reçoit ce prix pour la première fois]. L’œuvre de Jean Meckert bénéficiera-t-elle de cette seconde chance ? Qui sait ? En tout cas, moi, je suis un lecteur convaincu. *********************************************************** [1] Pendant la drôle de guerre puis l’internement de son régiment en Suisse suite à la Débâcle, Meckert écrit deux textes. « La marche au canon » et « Les coups » [2] Jean Meckert propose à Marcel Duhamel le pseudonyme de John Amilanar qui est à la fois un jeu de mots (l’ami anar) et un mot espagnol signifiant « épouvanter ». Le directeur de La Série Noire, le raccourci en John Amila. Meckert écrira l’essentiel de ses polars et un roman de Science-fiction sous ce pseudo, John disparaissant progressivement au profit de Jean. [3] Jean Meckert reprendra juste une fois sa véritable identité pendant cette période pour écrire en 1971 son roman « La Vierge et le Taureau » qui lui causera beaucoup de problèmes compte tenu de son sujet explosif pour l’époque. [4] Novélisation de « Nous sommes tous des assassins » et de « Justice est faite » [5] « Le boucher des Hurlus » et « Au balcon d’Hiroshima » [6] N°7 de la série Le poulpe. Au début de ce court texte, André Sloga, écrivain et homme libre de 78 ans, est tabassé dans un parking. il se réveille avec un trou de mémoire. Le parallèle avec un épisode de la vie de Meckert est évident. [7] Deux courts romans. « Tiuraï » dont l’action se déroule à Papeete et qui a pour objet les conséquences des expérimentations nucléaires (comme « La Vierge et le Taureau ») et « Terminus nuit ». Je recommande la lecture des autres romans de Patrick Pécherot qui s’inscrivent totalement dans la manière d’écrire de Jean Meckert. [site auteur] [8] En 2006 est paru « L’homme au marteau »
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Bibliographie pour mémoire
Aux éditions Joëlle Losfeld
La marche au canon, écrit au début de 1940, publié en 2005
Aux éditions Gallimard, en collection « Blanche »
Les Coups, 1941 [réédition Folio poche n°3668]
L’homme au marteau, 1943 [réédition Joëlle Losfeld, 2006]
La lucarne, 1945
Nous avons les mains rouges, 1947
La ville de plomb, 1949
Je suis un monstre, 1952 [réédition Joëlle Losfeld, 2005]
Nous sommes tous des assassins, 1952 (novélisation)
Justice est faite, 1954 (novélisation)
La tragédie de Lurs, 1954 (enquête)
Aux Presses de la Cité
La Vierge et le Taureau, 1971
Aux éditions Gallimard, à la Série Noire
Y a pas de bon Dieu !, 1950
Motus, 1953
La bonne tisane, 1955
Sans attendre Godot, 1956
Les loups dans la bergerie, 1958
Le drakkar, 1958
Jusqu’à plus soif, 1962
Langes radieux, 1963
Pitié pour les rats, 1964
La lune d’Omaha, 1964
Noces de soufre, 1964
Les fous de Hong-Kong, 1969
Le grillon enragé, 1970
La nef des dingues, 1972
Contest-flic, 1972
Terminus Iéna, 1973
A qui ai-je l’honneur ?, 1974
Le pigeon du faubourg, 1981
Le boucher des Hurlus, 1982
Le chien de Montargis, 1983
Au balcon d’Hiroshima, 1985
Aux éditions Gallimard, au « Rayon Fantastique »
Le neuf de pique, 1956