Grand lecteur de romans noirs, de science-fiction et d'autres trucs bizarres qui me tombent sous la main
Moisson rouge est une jeune maison d’édition dont la ligne
éditoriale consiste à publier « de la littérature noire au sens le plus large, avec une nette orientation vers la critique sociale et la peinture des déroutes et des folies de
l’époque. » Cette profession de foi semble ainsi s’inscrire dans les codes de l’école dite hard-boiled, comprendre un roman policier ancré dans le réel et en prise directe avec
celui-ci. En France, on classe en général ce type de récit sous le terme de polar.
Evidemment, la démarche comporte sa part de risque : la caricature militante. En relatant un présent qui
déchante (mais en espérant implicitement un lendemain qui chante), l’auteur peut verser dans la dénonciation dépourvue de tout recul, voire transformer ce qui demeure avant tout une œuvre
romanesque en texte à thèse ou en simple tract. Il faut donc garder en tête, tout en paraphrasant un peu Jean-Patrick MANCHETTE, que dans le roman noir il n’y a pas de bien ou de
mal. Il y a seulement l’histoire de gens qui disent non et qui boivent un coup parce que c’est dur. On pourrait d’ailleurs ajouter que dans cette histoire, il y a aussi des gens qui disent oui ou
qui se taisent.
Ceci étant précisé, avouons qu’entre les mains d’un écrivain qui maîtrise son sujet, le polar peut produire de véritables petits
chefs-d’œuvre de concision et de noirceur ; des mécaniques diaboliques aux rouages bien graissés. Pour mémoire, je renvoie les amateurs à l’œuvre de Dashiell
HAMMETT.
Pour en terminer avec ces bavardages
interminables, notons enfin que l’équipe de Moisson rouge, dans laquelle oeuvrent notamment Hervé DELOUCHE (à qui l’on doit la réédition des introuvables de Jean
MECKERT) et l’écrivain Jérôme LEROY, a décidé d’inscrire à son catalogue des titres d’une grande variété géographique qui se composent à la fois de réédition de classiques
(Robert BLOCH pour commencer) et de « perles récentes ».
« Une saison de scorpions » se rattache à la seconde catégorie puisque c’est le premier roman d’un jeune auteur mexicain : Bernardo FERNANDEZ. Un titre dont la
quatrième de couverture nous apprend qu’il a reçu le prix de la semaine noire de Gijon en 2006 et qui s’enorgueillit de surcroît d’un beau compliment de Paco Ignacio TAIBO II (loué
soit-il !) : « l’un des meilleurs polars mexicains que j’ai lu récemment… Un concentré de Barry GIFFORD et de Sam
PECKINPAH ! »
Fort heureusement, tout ceci n’est pas qu’un effet mercatique comme nous allons le voir.
Dans une chambre de la Pension de la Jefa, El Güero tire un bilan sur sa vie passée. Tueur à gages efficace, il n’a jamais raté aucun des
contrats qu’il s’est vu confier. Il faut dire que le maousse – il est petit mais épais – cumule à la fois une réputation de cogneur, de dur à cuire et l’expérience de garde du corps auprès d’un
général ; carrière qui s’est achevée le jour où l’avion du haut gradé a explosé en plein vol. Mais voilà, El Güero se sent désormais un peu trop vieux pour continuer à exercer un métier où
l’on ne fait pourtant pas des vieux os. Il envisage sérieusement à raccrocher ses armes pour se consacrer à des activités plus paisibles. Toutefois, il lui reste à honorer un ultime
contrat : liquider un fâcheux témoin protégé. C’est le Señor, le chef du Cartel de Constanza qui lui a mis l’affaire entre les mains. Et l’on ne refuse rien au Señor car, même en prison, il
demeure immensément riche, influent et dangereux. Les poches pleines d’une substantielle avance, El Güero fait route au volant d’un Impala 1970 vers Ciudad Portillo, à plus de deux mille
kilomètres de là.
Au volant d’un énième véhicule volé, Obrad se dirige vers Zopilote. Il fulmine silencieusement contre ses
compagnons de route : Lizzy et Fernando. Et son ressentiment enfle pendant que retentissent sur la banquette arrière les gémissements de contentement de la première que caresse
outrageusement le second. Il a rencontré les deux Mexicains à Toronto où il vit en exil. Ex-Yougoslave, il a été contraint de se réfugier au Canada pour échapper aux convulsions violentes qui
déchirent son ex-patrie. D’ailleurs, il rumine des souvenirs particulièrement horribles ; des images d’enfants mutilés et de vieilles femmes criblées de balles. Et le plus étrange, c’est que
ces souvenirs le tiraillent autant dans le caleçon que les feulements de Lizzy, à l’arrière. Il garde à portée de main une bouteille de Wild Turquey, de la marijuana et un flingue dans la boîte à
gant.
« Une saison de scorpions » est le genre de roman qui ne s’embarrasse pas de minauderies psychologiques. Le
lecteur plonge sans préambule dans un récit désenchanté mais qui (fort heureusement) refuse de s’abandonner à un spleen stérile. En fait, si l’on fait abstraction de l’amoralité (apparente) et de
la violence généralisée qui baignent les relations humaines, on s’amuse beaucoup car Bernardo FERNANDEZ est très habile pour nous narrer son histoire que je n’hésiterais pas à
qualifier de picaresque.
Certes, l’auteur mexicain ne bouleverse pas les codes du
roman noir. La construction du récit reste classique. Deux trajectoires (balistiques ?) : celle du vieux tueur fatigué et celle des narcojuniors déchaînés, qui finissent par entrer en
collision. Le passé parsemé de cadavres de l’un et l’itinéraire jalonné de dépouilles sanglantes des autres. Ces deux trajectoires sont entrecoupées de séquences qui viennent s’intercaler dans
leur déroulement. Des flash-back qui nous apportent quelques lumières sur la personnalité de El Güero (un sacré salopard !). Des extraits de journaux (un peu superflus, je trouve) qui
témoignent du climat de corruption et de violence du nord du Mexique. Et quelques vignettes (fort drôles) consacrées à deux seconds couteaux au service du Señor, Tamès et le Gros, qui auront leur
rôle à jouer dans le dénouement.
Cependant, l’entrain avec lequel Bernardo
FERNANDEZ déroule son roman emporte l’adhésion. Les pages coulent toutes seules, au moins aussi facilement que le sang des diverses victimes. Et puis, le dénouement nous épargne le
sempiternel refrain sur le passage de relais entre les générations. Je ne dirais pas qu’il est totalement inattendu mais il n’est pas honteux non plus.
Bref, « Une saison de scorpions » est un premier roman efficace qui atteint l’objectif qu’il s’est fixé : « dépeindre les déroutes et les folies de l’époque. » De surcroît, de manière très ironique.

« Une saison de scorpions » de Bernardo
FERNANDEZ [« Tiempo de alacranes »] -
EDITIONS MOISSON ROUGE, 2008 (roman inédit traduit de l’espagnol [mexicain] par Claude de FRAYSSINET)