Grand lecteur de romans noirs, de science-fiction et d'autres trucs bizarres qui me tombent sous la main
En vertu du principe précédemment illustré avec « Crocs » de Toby Barlow, c'est au tour de « Aquaforte » de K. J. Bishop de bénéficier d'un
coup de projecteur.
K.J. Bishop n’est pas à proprement parlé une célébrité dans l’Hexagone. On doit à l’auteur australienne quelques nouvelles et un seul roman « The
Etched City », texte d’ailleurs salué par une critique franchement enthousiaste chez nos voisins anglo-saxons. C’est ce premier roman que nous proposent les éditions de l’Atalante sous le
titre bien trouvé de « Aquaforte ».
Peut-on oublier les fantômes d’un passé trop
lourd ? C’est la question que se posent les deux principaux personnages de ce roman. Duo de soldats perdus, acteurs vaincus d’une révolution dépourvue de tout romantisme, ils arpentent la
poussiéreuse et désolée Contrée des Cuivres, pourchassés par les forces de l’ordre rétabli.
Lui,
Gwynn, barbare des terres glacées du Nord, court l’aventure depuis son plus jeune âge. Habile au sabre et à l’arme à feu, il masque sa psychologie de tueur derrière une apparence de
dandy.
Elle, Raule, a appris l’art de soigner autrui ; ce qu’elle fait avec beaucoup de
talent. Pourtant, cette connaissance et cette pratique ne lui ont permis, jusqu’à présent, que de donner plus efficacement la mort. Tous les deux espèrent trouver une éventuelle rédemption, ou à défaut, prendre un nouveau départ dans la tropicale cité
d’Escorionte.
« Il faut être étrange pour avancer, car nos actes étranges poussent la norme outragée à nous rejeter, à nous propulser vers une normalité qui nous
convient davantage. »
Contrairement à ce que laisse présager la première partie, « Aquaforte » appartient à cette catégorie de romans bizarres assez
inclassables. Fantasy, fantastique, science-fiction ? La question se pose d’emblée et semble évacuée par une quatrième de couverture évoquant un « bousculement des canons de la
fantasy ». A la lecture de l’objet, il faut se rendre à l’évidence que la réponse importe peu. En effet, K.J. Bishop semble s’emparer des thèmes et des atmosphères de
plusieurs « genres » pour les transformer sous sa plume en un roman d’une intensité intimiste confondante et en une réflexion quasi-philosophique sur l’art, la foi et la condition
humaine. Je conseille donc vivement à tout lecteur exclusivement passionné de fantasy rugueuse et épique, ou de fantastique horrifique ou, encore de sense of wonder science-fictif de ne
pas perdre davantage son temps précieux à consulter cette chronique. Par contre, si par le plus grand des hasards, il se trouve un lecteur curieux que « Gloriana » de Michael
Moorcock a ravi ou que, plus récemment, « La cité des saints et des fous » de Jeff VanDerMeer a comblé, qu’il sache que « Aquaforte » est un voyage
livresque au moins aussi marquant. A noter, au passage, que les deux auteurs anglo-saxons font partie des lecteurs conquis par le roman de K.J.
Bishop.
« Dans ce monde, le bien pousse dans les fissures, comme la mousse. »
En ce qui me concerne – c’est le lecteur de base, pourvu d’une certaines expérience, blasé diront certains qui s’exprime –, le roman de
K. J. Bishop m’a cueilli dès les premières pages. J’ai été envoûté autant par le récit que par l’ambiance. Décrépitude, poussière, idéaux brisés, rien n’incite dans ce roman aux
lendemains qui scintillent et que l’on ne cesse de nous promettre par ailleurs. Monstruosité et beauté se côtoient. Grandeur et misère voisinent et tout semble irrémédiablement terni, sali,
obscurci par la désillusion de personnages hantés par la vision d’un monde gouverné définitivement par l’injustice. Pourtant, il se dégage un charme vénéneux de tout cela et finalement du
désespoir naît un semblant de rédemption. Ceci est dû indéniablement à l’atmosphère mise en place par l’auteur à coups de descriptions somptueuses. K. J. Bishop est, certes, plus
mesurée que China Miéville, mais son univers n’est pas moins prenant avec ses contours floutés, avec son exotisme tropical trouble rehaussé par un décorum rappelant à la fois la
Renaissance et un réalisme social digne d’un roman de Charles Dickens.
Cependant, ce n’est pas une philosophie du désespoir et du désenchantement que transmet
l’auteur. Dans ce roman, chaque individu porte en lui un monde, ici transformé en sphère individuelle (quantique ?) et c’est par le biais de ce microcosme qu’il perçoit le macrocosme qui
l’environne. A lui, de guider cette sphère dans « un spectre de mondes possibles en fonction de ses choix et de ses actes. » A
lui, de trouver et d’assumer sa vérité intérieure, quitte à la rechercher dans l’art car, dans la conception très personnelle de K. J. Bishop (elle-même artiste),
« L’art est la création de phénomènes mystérieux et sacrés » et non ce qui rend la vie plus belle.
Pour toutes ces raisons, « Aquaforte » constitue un coup d’essai en forme de coup de maître. Un roman dense et une lecture apte à susciter de fortes
impressions et émotions, à condition de se laisser prendre au jeu de son étrangeté.

« Aquaforte » [« The Etched City », 2003] de K. J. Bishop - L'Atalante/La dentelle du cygne, 2006 (roman traduit de l'anglais [Australie] par François Le
Ruyet)