Cafardnostalgie


Mardi 10 avril 2012 2 10 /04 /Avr /2012 18:08

 

     Alain Gluckheim a vécu des jours plus excitants, une jeunesse passée à 100 km/h, au son des guitares saturées, la drogue et l’alcool en abondance. Des années d’excès, des souvenirs à foison. Depuis, l’ex-parolier des Mona Toys, Glucose pour les intimes, celui que les fans surnommaient le crazy poet du Trocadéro, goûte la tranquillité d’une vie rangée, écrivant des polars et ployant l’échine devant les diktats de son éditeur. Il faut bien que jeunesse se passe...

     Partageant les maux de nombreux citadins – stress, neurasthénie, hypocondrie – la quarantaine, de petite taille, il subit plus qu’il ne vit. Son quotidien s’organise autour de deux pôles : son appartement et une épouse japonaise internée en hôpital psychiatrique pour y soigner une dépression aigüe, nommée syndrome de Paris par les spécialistes. Bref, les perspectives d’avenir apparaissent bouchées. Restent les souvenirs, la nostalgie et quelques fâcheux pour vivre à son crochet, voire pour l’embarquer dans des plans foireux. Et l’ombre de Mona Granados...
     L’égérie du groupe hante, pour ainsi dire, Alain depuis son séjour au Japon et depuis que l’on a retrouvé le cadavre de la jeune femme dans la Seine. Un corps dépourvu de tête, de mains et de pieds. De quoi donner de la substance aux rumeurs qui la prétendent vivante. De quoi renouer avec le passé.

 

     Graphiste, dessinateur, photographe, réalisateur et écrivain, Romain Slocombe cumule les talents d’un touche-à-tout et un goût affirmé pour les déviances. Publié à la « Série noire » en 2000, il se fait connaître du public accoutumé au polar avec la série de La Crucifixion en jaune. Passé chez « Fayard noir » en compagnie de Patrick Raynal, il y entame un nouveau cycle : L’océan de la stérilité. Entretemps, il contribue au Poulpe et publie de nombreux livres, romans pour la jeunesse et albums de photographies.

     Dédié au groupe Bazooka auquel il a collaboré, et à Jean-Pierre Dionnet, L’Infante du Rock rend aussi hommage à Paris. Le roman peut se lire comme une déclaration d’amour pour la capitale. Ses places, ses boulevards, ses quartiers animés, ses lieux de convivialité servent de cadre aux pérégrinations de Glucose, et l’on sent poindre l’affection – qui sait, le vécu – de l’auteur pour tous ces lieux. Ce Paris n’est pas celui que photographient les hordes de touristes, harcelées par les rabatteurs et en proie aux plaisirs vulgaires. Ce n’est pas davantage celui des beaux quartiers sécurisés. C’est un Paris des marges, ou plutôt en marge, historique, connu des seuls habitués ou de ceux qui l’ont gravé dans leur mémoire. Pourtant cette acception de la capitale prévaut, gâtant le paysage d’Alain Glukheim.

     Bâtie à la manière d’un puzzle, l’intrigue alterne le présent – l’incertitude demeurant sur l’année exacte – et le passé intime de Glucose, déroulé comme le fil d’une pelote. L’atmosphère oscille entre noirceur et humour amer, ultime politesse rendue par un narrateur désabusé. Toutefois, c’est bien la nostalgie qui imprègne le récit, faisant de Alain Glukheim un personnage attachant, souvent pathétique, mais au final humain.

     Au fil de l’histoire, on retrouve les thèmes habituels de Slocombe. Sa grande connaissance du Japon et de sa culture – un peuple d’une gentillesse désarmante – de l’art contemporain, de la musique et de l’Histoire, nourrissent le roman, lui conférant un parfum d’authenticité. Son sens du rythme et de l’intrigue contribuent à rendre l’enquête et l’errance de Gluckheim passionnante de bout en bout.

 

Bref, tout ceci est bon et il serait dommage pour les amoureux de Paris comme pour les amateurs de polars de négliger ce titre. Avis aux amateurs.

 

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L’Infante du Rock de Romain Slocombe - ÉD. PARIGRAMME, COLL. « NOIR 7.5 », NOVEMBRE 2009



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Mercredi 21 mars 2012 3 21 /03 /Mars /2012 18:15

     Envie de dépaysement ? Le Tibbar, contrée sise entre Neverwhere et Nehwon, vous tend les bras. Ses paysages pittoresques, ses habitants – comment dire – exotiques sont autant de points forts pour le flâneur accoutumé à la fantasy hautement fantaisiste.
     Aussi léger qu’un potage au coin du feu, aussi évanescent que l’odeur de la pluie un soir d’été, aussi chaleureux qu’une paire de pantoufles, le Tibbar s’impose comme la destination textuelle idéale. Une pause enjouée, pleine de malice et de poésie.

 

     Si l’on fait abstraction de sa date de naissance et des quelques nouvelles parues ici et là dans des fanzines et revues, Timothée Rey a tout de la jeune pousse ayant évité de monter trop vite en graine. En dehors du présent ouvrage, il n’a écrit qu’un autre court recueil de nouvelles fantastiques (Caviardages), paru en 2008 aux excellentes mais très confidentielles éditions de La Clef d’Argent.
     Avec Des nouvelles du Tibbar, l’auteur niçois semble franchir un cap supplémentaire, produisant pour notre plus grand plaisir un de ces ouvrages indéfinissables, empreints à la fois de sérieux et d’extravagance. Un délicieux ersatz de cette chienne de vie, absurde dans ses tenants et ses aboutissants, et à laquelle pourtant on tient plus que tout.

     Ce qui frappe d’entrée, en lisant Des nouvelles du Tibbar, c’est l’esprit facétieux hantant les pages du recueil. On imagine Timothée Rey, attablé à son bureau, s’amusant follement à créer le Tibbar. Un processus créatif non dépourvu de la solennité et de la morgue inhérentes au démiurge, du moins est-ce ainsi que l’on se plaît à nous décrire ce processus dans les livres qui ne rigolent pas.
     Bref, tout cela pour dire qu’ici la facétie ne fait pas l’économie d’une certaine rigueur. Timothée Rey ne floue pas son lectorat avec de l’à-peu-près, du fade ou du mou du genou. Sur un ton goguenard, ironique, voire sarcastique, il construit texte après texte cette contrée imaginaire du Tibbar, histoire et calendrier y compris.

     Ainsi, au fil des nouvelles se dessine la géographie de ce bout de terre. Une carte dont on visualise les contours et dont on lit les toponymes en forme de jeu de mots dès le début du recueil. Au passage, saluons la haute tenue de l’ouvrage édité par Les Moutons électriques. Pour paraphraser approximativement un fieffé renard, le ramage est à la hauteur du plumage. Le livre peut s’enorgueillir d’une illustration de couverture aguicheuse de Celestino Piatti, en parfaite adéquation avec l’atmosphère des nouvelles d’un auteur également à l’origine d’ illustrations intérieures fort bienvenues.
     Pour tout dire, on se trouve devant un recueil complet, ne manquent plus que les sons et les odeurs pour accentuer l’immersion. En dépit de ces manques olfactifs et sonores, on ne peut toutefois pas contester le caractère redoutablement immersif de cet univers chimérique, finalement pas si éloigné du nôtre, si l’on y réfléchit un peu. Du moins, est-ce l’impression tenace que laissent infuser les préoccupations de ses habitants. Un bestiaire volontairement foutraque se composant de demi, voire de quart-orcs, de Mafflus (des costauds à la mine d’armoire à glace), de houle-bec, de trolls, nains, humains, gorgones... Ce melting-pot délirant de créatures mythiques, légendaires ou tout simplement farfelues semble se soucier bien davantage de ses tracas quotidiens que des sempiternelles quêtes auxquelles on le cantonne habituellement.

     Quid des nouvelles ? Douze textes dont on a bien du mal à retrancher un iota pour cause d’insatisfaction. Timothée Rey nous convie à un festival de trouvailles burlesques, balayant divers registres stylistiques d’une plume primesautière. L’imaginaire de l’auteur pétille comme un grand cru de Champagne, quelle que soit la forme de narration abordée.
En vrac, « Le Tronc, la Grume et le Fluant » et « Le Jardin de nains du Ninja Radin » apparaissent comme des pastiches décalés de western spaghetti et de films de Hong Kong.
     « Magma Mia ! », « Dans l’antre du Sanguinaire » et « Jeunes Sirènes lascives pour marins bourrus » relèvent du texte à chute, pimenté ici d’un zeste de folie douce et d’une pincée de cruauté. « Sur la route d’Ongle » lorgne du côté de la parodie, la compagnie de héros en quête étant ici remplacée par les usagers d’un bus monté sur pattes.
     En lisant « Lacnae b’Asac », on éprouve un bref serrement au cœur en pensant au peu de poids représenté par l’idéalisme face à la réalité du quotidien. Fort heureusement, on se console avec « Suivre à travers le bleu cet éclair puis cette ombre », l’histoire d’une utopie lucide – non, ce n’est pas contradictoire –, jouant de surcroît avec la mise en page pour l’adapter au déroulement du récit. Du Grand Art !
     « Mon père, ce bouffon au sourire si torve » émerveille par son inventivité – il fallait y penser à cette histoire de Marmelade – et surprend par son ton, mélange de tendresse, d’humour vachard et de tragédie.
     « Mille et mille surgeons du Foisonneur » a de quoi réconcilier les réfractaires à la poésie avec le genre. On ressort de cette lecture, la tête pleine d’images persistantes.
     « Ce qu’il advint des ravisseurs de la Tomate chantante » et « Deux hougolouns dans le vent du soir » termine le tour d’horizon du recueil par un grand éclat de rire. Un rire toutefois grinçant, nerveux, car tiraillé entre des sentiments contradictoires.

     Alliant toutes les qualités d’une excellente lecture plaisir, Des nouvelles du Tibbar ne cède pas pour autant à la facilité. Cette assertion, nullement à prendre dans une acception élitiste ou populiste, convient idéalement à un recueil n’abandonnant aucunement son caractère d’œuvre littéraire sur l’autel de la distraction à tout prix.

     Maintenant, il faut avouer que je suis impatient d’avoir d’autres nouvelles du Tibbar.

 

 

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Des nouvelles du Tibbar de Timothée Rey – ED. LES MOUTONS ELECTRIQUES, MAI 2010

 

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Mercredi 15 février 2012 3 15 /02 /Fév /2012 16:50

     Le Mort-Homme. Plus qu’un mot, ce nom sonne comme un coup de canon dans la mémoire et la chair de nombreuses gueules cassées et autres mutilés de la Première Guerre mondiale. Mais en 2012, près de 100 ans après le début de la Der des der, que reste-t-il de ce passé douloureux ? Quelques clichés photographiques aux teintes sépias ne montrant pas grand chose de la réalité. Des témoignages écrits, faute de poilus pour les faire revivre. Moins de dix pages dans les manuels scolaires et une poignée d’heures dans le programme d’Histoire. Une multitude d'ouvrages historiques, des romans en pagaille, essentiellement de la littérature anti-militariste ou à la rigueur militariste. Et quelques titres insolites, borderline, au rang desquels on peut compter le thriller fantastique de Denis Bretin.

« On dit que les assassins reviennent toujours sur le lieu de leurs crimes, mais on ne parle jamais du fait que les assassinés, eux, ils risquent pas de revenir puisqu’ils en sont jamais partis. »

     Au commencement du roman de Denis Bretin, on trouve une histoire de gosses. Des sales gosses d’ailleurs et l’on pense immédiatement à d’autres histoires, du genre petites histoires. Dan Simmons, Stephen King, des écrivains mettant en scène cette jeunesse exubérante mais guère disciplinée. Becky est l'un de ces morveux, 12 ans à peine, adolescent aux hormones en bataille et fatalement cancre.

     Il a des excuses Becky. Il est la cible de la bande des durs de l’école qui ne souhaitent qu’une seule chose : lui pourrir la vie. Dernière trouvaille de ces petites canailles, l’attraper pour lui faire la bite au bitume car l’expression sonne bien à l’oreille.

     Enfant perdu, enfant abandonné, Becky a été élevé par son oncle, un immonde alcoolique pas piqué des « verres ». Le bougre use du petit sans vergogne pour alimenter un commerce illégal. Grâce à sa petite taille, Becky « la fouine » se faufile dans les anciens boyaux à demi effondrés du champ de bataille de Verdun. Il y récupère des munitions perdues et d’autres reliques monnayables sur le marché interlope des collectionneurs. Ainsi découvrons-nous le Mort-Homme, friche lugubre au passé chargé, dans laquelle l’existence de Becky va prendre un tour surnaturel et sanglant.

     Jusque là, tout va bien, si je peux dire. La pression monte progressivement. Les différentes éléments du décor se mettent en place et je goûte avec plaisir à l’atmosphère et au style imagé d’un récit raconté à la manière d’un enfant mûri avant l’âge. Puis, subitement l’histoire s’égare, dérape, court-circuitée par un épisode se déroulant dans une clinique gériatrique.

     Je m'explique.

     Suite à un accident dans les galeries du Mort-Homme, Becky reçoit des soins dans cet établissement. Il y fait la rencontre d’un inquiétant médecin, sorte de Mengele de la psychiatrie, et d’un jeune employé drogué aux jeux ultra-violents en réseau. On a alors l’impression qu’un second sujet vient parasiter le premier et l’on cherche le rapport entre les deux en espérant que l’auteur sait où il va. Rassurons-nous, le rapport existe, mais il est mince et le roman aurait gagné en efficacité, à mon avis, en éliminant cet aspect superflu pour se concentrer davantage sur le mécanisme de la possession, je vais y revenir, et sur un dénouement, hélas un peu bâclé.

     Revenons au récit. A sa sortie de la clinique, le quotidien de Becky lui retombe sur les épaules avec son fardeau de vacheries journalières. Cependant, le jeune garçon n’est plus le même. Il semble désormais possédé et couche sur le papier un témoignage qui lui échappe. Ceci est d’ailleurs l’occasion pour Denis Bretin de déplacer l’action de son texte pendant la Première Guerre mondiale. Sans doute un des meilleurs moments du roman. Néanmoins, une question reste entière : de qui Becky est-il le porte-parole ?

     La réponse apparaît d’autant plus vitale que les événements prennent rapidement un tour inquiétant, avec notamment la mort violente de plusieurs personnes dans l’entourage du gamin...

     Becky est-il réellement possédé ou tout simplement devenu l'objet d'une fureur homicide ?

     Ne tergiversons pas. Je ressors de ce roman avec une impression mitigée. Sans doute est-on plus exigeant avec les livres que l’on a apprécié. Toujours est-il que je suis au final insatisfait. Denis Bretin propose un texte assez composite en abordant à la fois les domaines du fantastique, de l’Histoire et du réalisme social. Pourquoi pas ? Je ne suis cependant pas convaincu par le liant qu'il a choisi. À vrai dire, l'intrigue m'est apparue un peu brouillonne, un peu comme si l'auteur n'avait pas su opérer un choix entre les différentes composantes de son histoire. Dommage car les personnages, les lieux et les atmosphères avaient du potentiel.

     Et si Le Mort-Hommene se lit pas sans déplaisir, il laisse aussi l’impression d’un roman écartelé entre plusieurs sujets au détriment de la cohérence de l’ensemble.

     Petite déception donc...

 

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Le Mort-Homme de Denis Bretin - Editions du Masque, octobre 2004

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Samedi 7 janvier 2012 6 07 /01 /Jan /2012 10:06

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     C’est d’outre-Rhin que provient sans aucun doute le projet graphique le plus excitant du moment. Alpha (directions) est présenté par son auteur, Jens Harder, comme le premier volet d’une trilogie monumentale qui traitera, par la suite, de l’évolution de l’Homme et de ses civilisations [Beta (civilisations)], et qui s’achèvera avec une visualisation de son futur [Gamma (visions)].
     D’ores et déjà, on peut affirmer que cette œuvre-monstre est appelée à devenir une référence dans les domaines de la vulgarisation scientifique et de la bande-dessinée.

     Alpha (directions) est le troisième ouvrage de Jens Harder paru dans la collection L’An 2 des éditions Actes Sud. De l’auteur, berlinois d’adoption, on a pu déjà lire La cité de Dieu, une immersion profonde dans le quotidien de Jérusalem, et Léviathan, une rêverie aquatique prenant pour sujets d’inspiration Moby Dick, Milton et Hobbes. Toutefois, il semble bien que Alpha (directions) soit une œuvre d’une ampleur supérieure, convoquant rien moins que quatorze milliards d’années d’évolution et de représentation de ce processus ; du Big Bang à nos jours.
     L’entreprise paraît relever de la gageure tant la période embrassée par ce projet est vaste et tant la masse de documentation à rassembler est écrasante. Par ailleurs, le risque pour le lecteur de s’y ennuyer est plus que probable (il faut reconnaître que les cinquante premières pages sont d’une abstraction que l’on peut juger rebutante). C’est pourtant avec une aisance étonnante que Jens Harder relève le défi, produisant 350 pages globalement passionnantes sur le Grand Récit de la Vie, pour paraphraser Michel Serres, que l’on peut lire dans un sens comme dans l’autre, comme le dessinateur le précise malicieusement en fin d’ouvrage dans une note à destination des lecteurs de Manga.

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     C’est donc à une remontée ou à une descente (au choix) des multiples voies, souvent sans issues, et bifurcations empruntées par la vie, pour se développer et prospérer, que nous invite le dessinateur. Pour réaliser cette entreprise, il recycle l’abondante iconographie tirée de la recherche scientifique. Cosmologie, physique, chimie, biologie moléculaire, paléontologie et archéologie sont sorties de leur contexte académique et prennent littéralement vie sous nos yeux par le truchement du découpage dynamique et des effets de stylisation de Harder.

     On assiste ainsi au spectacle de la naissance de l’Univers puis de la Terre. Sur des éons, on voit croître, s’effacer ou s’adapter des branches entières d’une vie proliférante, sans que l’auteur ne fasse apparemment l’impasse sur aucun de ses aspects. Et tout cela avec une fluidité et une lisibilité imposant le respect. En contrepoint de ce récit, Harder convoque une imagerie qui doit davantage à l’imagination humaine qu’à l’observation méthodique de l’animé et de l’inanimé. Mythologies, religions et créations populaires contemporaines s’offrent dans leur fantaisie comme un témoignage décalé et anachronique. Elles entrent en résonance avec l’exposé didactique de l’évolution dont les nombreuses représentations imaginaires semblent parfois être, d’une façon troublante, très proches de la réalité établie scientifiquement. Dans ses choix de narration, Jens Harder ne s’autorise que peu d’écarts. La chronologie des événements est respectée à la lettre, ce qui donne lieu à des premières pages vierges ou presque. Le texte est réduit à la portion congrue dans un récit qui démarre sans préambule, et dont le déroulement est à peine rompu par quelques rappels chronologiques succincts.
     Bref, les fioritures sont plutôt à découvrir dans le graphisme pointilleux, pour ne pas dire encyclopédique, et dans la mise en scène des images. Et même s’il ne prétend pas à la plus complète exhaustivité, Jens Harder réussit avec Alpha (directions) à faire œuvre à la fois de vulgarisateur, de philosophe (naturaliste, bien entendu) et d’artiste. Chaque page vient nous rappeler que si l’homme se (re)présente comme le terme de l’évolution, il n’est en fait que le produit d’un extraordinaire hasard. En somme, peu de chose au regard du Grand Récit de la Vie.

     Lorsque Alpha (directions) s’achève nous ne sommes qu’à l’aube de l’Humanité. Reste encore à découvrir de quelle manière Jens Harder va mettre en images l’évolution des premiers hominidés et la naissance des civilisations.
     Avouons sans ambages que l’on est très impatient, même si l’on en connaît la fin provisoire, de poursuivre ce voyage.

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Alpha (directions) de Jens Harder - ED. ACTES SUD / L’AN 2, JANV. 2009


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Mercredi 19 octobre 2011 3 19 /10 /Oct /2011 17:44

     On ne parlera jamais assez de Carlos Salem. Voici une chronique que j'ai commise pour feu le cafard cosmique.

 

     Imaginez un road movie surréaliste, jalonné de rencontres incongrues et comportant son comptant de sexe et de violence, désamorcé de tout voyeurisme par un humour ravageur. Représentez-vous une sorte de récit initiatique où le narrateur rencontre, chemin faisant, l’icône hispanique Carlos Gardel, et vous aurez ainsi un aperçu sommaire de Aller simple, le roman de Carlos Salem.
     Le synopsis surprend, surtout les aficionados de la culture argentine. Certes pas au point de crier au sacrilège, encore qu’il faille se méfier avec cette engeance fanatisée, comme il y a lieu de le faire avec tous les adeptes monomaniaques. Loin d’avoir péri dans cet accident d’avion du côté de Medellin en 1935, le célèbre chanteur de tango a poursuivi son existence, endossant une nouvelle identité pour s’immerger ensuite dans l’anonymat. Lorsque le roman de Carlos Salem commence, l’artiste argentin coule des jours tranquilles dans l’Atlas, au milieu d’une communauté de hippies. Une retraite qui semble toutefois sur le point de s’achever, tant son désir d’assassiner le sirupeux Julio Iglesias, coupable à ses yeux d’avoir profané l’esprit du tango, est devenue irrésistible. Bref, joli point de départ pour un roman qui s’avère supérieur à la somme de ses parties.

     Primé en 2008 à l'occasion du festival de la Semana Negra à Gijon, Aller simple s’inscrit dans cette catégorie de romans qui se joue des étiquettes et envoie valdinguer sans aucun scrupule toutes les velléités de classification. Même si l’intrigue emprunte ses ressorts et ses motifs au roman noir, Aller simple n’usurpe pas au final le qualificatif d’objet littéraire non identifié. Le lecteur jugera de lui-même après avoir consulté ces quelques lignes.

     Le narrateur, Octavio, assiste à la mort brutale de son épouse, une mégère notoire comme on l’apprendra progressivement, avec qui il file depuis une vingtaine d’années le plus parfait asservissement conjugal. A la fois choqué et soulagé, le bougre s’empresse de pousser le corps ventru de sa femme sous le lit de leur chambre d’hôtel à Marrakech. Après avoir vidé le minibar, Octavio sympathise dans le hall dudit hôtel avec Raùl Soldati, un émigré argentin qui se présente à lui comme homme d’affaires et révolutionnaire. L’escroc l’embarque incontinent dans une tournée des bars et des bordels de la ville et, suite à un concours de circonstances abracadabrantesques, Octavio bascule dans l’illégalité, poursuivi à la fois par la police et par un dangereux criminel bolivien. Il entame ainsi un périple joyeusement loufoque, jalonné par des rencontres bizarres, sur fond de coupe du monde de football ; un voyage qui lui révélera autant sur sa personnalité que sur certaines parties de son anatomie.

     La tentation est grande de rapprocher Carlos Salem de son alter ego nord-américain Christopher Moore, mais Aller simple rappelle aussi l’œuvre de Marc Behm. Lorsqu’on se laisse porter par le récit des aventures d’Octavio, comment ne pas penser à Fecunditatis, le héros de Tout un roman !, le titre le plus délirant de Behm.
     Avec Aller simple, Carlos Salem désamorce les poncifs du roman policier sans basculer complètement dans la caricature grotesque. Il dynamite son cadre avec une dinguerie fort réjouissante, suscitant plus d’une fois le sourire voire la franche rigolade.
     Au-delà de la loufoquerie des situations et des personnages, Aller simple s’avère aussi un texte d’apprentissage, une quête où chacun se cherche une raison vitale d’aller de l’avant, histoire de poser toujours plus loin son sac. Finalement la destination du périple entamée par Octavio importe bien moins que ses rencontres impromptues, les péripéties de son voyage et les réflexions qu’elles génèrent dans son esprit.

 

« L’important c’est d’aller, de faire, de rire, de peupler, de vivre. Ce sont des verbes, de l’action. Si tu te trompes, tant pis. Mais si tu ne décides pas par toi-même, la chance, bonne ou mauvaise, te sera toujours étrangère. Tu comprends ? On ne peut pas vivre en accusant toujours les autres de son malheur, parce qu’être malheureux, c’est aussi un choix, mais un choix de merde. »

     Bref, le roman de Carlos Salem est une incitation sincère à vivre pleinement. Une invitation à suivre toute affaire cessante car, ne l’oublions pas, la vie n’est qu’un aller simple.

« Esta noche me emborracho bien, me mamo bien mamao pa’ no pensar »

ps : Je renvoie bien sûr les curieux à l'article consacré à Nager sans se mouiller, en attendant de lire Je reste roi d'Espagne.

Aller simple

 

 

 

 

 

 

 

Aller simple (Camino de Ida, 2007) de Carlos Salem - Editions Moisson Rouge, 2009

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