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27 décembre 2011 2 27 /12 /décembre /2011 17:33

 

« Je pense que le suicide solitaire découle de l'incapacité de vivre dans les conditions que la vie nous impose. Les tueries massives sont plus compliquées. Nous ne savons rien d'elles. Toi, par exemple, Paul, tu dis que tu songes parfois à exterminer ta belle petite famille. Pourquoi ? »

 

     Un matin de plus, après une nuit solitaire.

     Paul Steward se prépare pour une nouvelle journée. Entre sa maison du Connecticut, belle demeure du XVIIe siècle, et son bureau à Manhattan. Un emploi du temps gravé dans le marbre. Un détour par la chambre de son épouse dépressive, histoire d'honorer sa part du contrat de mariage, un petit-déjeuner banal expédié sur un coin de table de la cuisine, le voilà embarqué dans un quotidien dépourvu de toute fantaisie. Deux heures de train, à traverser la suburbs en compagnie des banlieusards couleur grisaille, avant d'arriver à la Grosse Pomme. Un trognon pourri rongé par la criminalité, les toxicos, les putains et leurs macs, toute cette racaille proliférant au rythme syncopé d'une musique pour dégénérés. La décadence ! À quarante ans passé, Paul se sent plus vieux que le monde.

     Aujourd'hui, en guise d'animation, la police se met en quatre pour assurer la sécurité des puissants réunis à l'O.N.U. La clique habituelle des marchands de tapis de bombes, avec en invité vedette le dirigeant chinois. De quoi alimenter la chronique ordinaire des journaux.

     Depuis belle lurette, Paul ne ressent plus rien pour ce cirque. Ni empathie, ni sympathie. Juste rien. Le monde est à l'image de son couple, froid et monotone. Pourtant, toute cette routine se teinte aujourd'hui d'un éclat particulier. Il assiste à ce spectacle pour la dernière fois. Ce soir, il sera mort. Il expédiera ad patres toute sa famille, femme aux abonnés absents et enfants indifférents. Puis, il se suicidera. Puisque la vie n'offre plus aucun attrait, autant y mettre un terme.

 

     Lecteur assidu du blog de Jérôme Leroy, mon attention a été attirée par ses louanges sur le roman de Julius Horwitz. Sans doute un des romans les plus bouleversants qu'il ait lus, excusez du peu, ça interpelle...

     Eh bien, je ne suis pas déçu, bien au contraire. Natural Enemies baigne dans la mélancolie et la dépression. Nostalgie du monde d'avant, on se demande s'il a existé autrement que dans l'imagination du narrateur, et lamentations sur la décadence du monde d'aujourd'hui, celui des seventies, guère plus enviable que celui où nous vivons. À croire que les choses ne changent jamais...

     Roman noir, au sens littéral du terme, Natural Enemies nous plonge dans la psyché d'un type au 36e dessous d'une dépression épaisse comme la poix. Un type ne voyant pas d'autre exutoire à son malaise qu'une mort violente et préméditée.

     C'est un euphémisme d'affirmer qu'aucun espoir ne vient éclairer la journée de Paul Steward. Il sait qu'il va mourir puisqu'il l'a décidé. Et rien ne le fera changer d'avis. Ni ses amis, ni son travail, ni la longue partouze qu'il a concocté avec cinq prostituées, ni le hasard des événements d'une longue journée découpée en tranches horaires monotones, ni un soupçon d'amour pour sa femme et ses enfants, ni en dernier recours sa chienne Cléo qu'il a prévu d'épargner.

 

« Cela devient de plus en plus dur de vivre dans ce monde si personne ne se soucie de savoir si vous êtes vivants ou si vous êtes morts (…) Nous n'existons déjà presque plus les uns pour les autres. »

 

     Accessoirement, j'ai retrouvé aussi dans le roman de Julius Horwitz un peu de cette atmosphère délétère, de cette noirceur régnant dans Taxi Driver. Un peu aussi cette vision glauque de New York évoquée par Robert Silverberg au détour d'un chapitre de ses romans L'Homme stochastique ou L'oreille interne.


     Au final, Natural Enemies s'avère une lecture éprouvante, pour ne pas dire étouffante. Je ne saurais mieux dire que Jérôme Leroy pour qui Natural Enemies est « un roman qui déstabilise, crée du malaise et ne laisse plus jamais en paix une fois le livre refermé. »

 

 

Natural-Enemies-J-Horwitz.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Natural Enemies (Natural Enemies, 1975) de Julius Horwitz – réédition Baleine, collection Baleine Noire, 2011 (roman traduit de l'anglais [Etats-Unis] par Anne de Vogüé)

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