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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 18:35

« L'alerte fut donnée à 13 h 02 précises. Le directeur de la police en personne téléphona au poste du seizième district et, quatre-vingt-dix secondes plus tard, les sonneries retentirent dans les salles et les bureaux du rez-de-chaussée. Elles vibraient encore lorsque le commissaire Jensen descendit. C'était un officier de police d'âge moyen, de corpulence ordinaire, au visage lisse et inexpressif. »

 

     Dévoué serviteur de l'État, le commissaire Jensen travaille au seizième district. Son quotidien n'est guère palpitant. Tout les matins, il quitte son appartement et emprunte l'autoroute encombrée par la circulation pour rejoindre son bureau. Tout les matins, il croise les poivrots arrêtés pendant la nuit, que l'on met dehors, afin de pouvoir nettoyer les cellules de dégrisement maculées de vomissures et de pisse. Parfois, il croise un cadavre, empaqueté dans sa housse. La routine, l'alcoolisme étant devenu avec les suicides et la dénatalité, un fléau social.

 

« La lettre arriva au courrier du matin. Jensen s'était levé tôt. Il avait préparé sa valise et se tenait déjà dans l'entrée, avec son chapeau et son pardessus, quand il entendit le claquement de la boîte aux lettres. Il se pencha pour ramasser l'enveloppe. Quand il se redressa, il sentit une vive douleur au diaphragme, du côté droit, comme si une perceuse avait tourné à grande vitesse dans ses entrailles. Il était tellement habitué à la douleur qu'il ne s'en soucia pas. »

 

     Jensen va mourir. À moins qu'une opération de la dernière chance ne lui sauve la vie. Pour cela, il doit quitter son pays, migrer à l'étranger le temps de la convalescence. À son habitude, il agit sans état d'âme, fait sa valise et prend l'avion, abandonnant le service. Il ne sait pas si ce départ sera temporaire ou définitif.

 

Meurtre31.jpg     Parallèlement au projet Le roman du crime développé avec sa compagne Maj Sjöwall, Per Wahlöö poursuit une carrière en solo. Auteur de quelques romans très politiques, à la limite du pamphlet, activité qui lui vaudra d'être expulsé de l'Espagne franquiste, il fait paraître, entre 1964 et 1968, un diptyque prenant pour personnage un enquêteur guère loquace : le commissaire Peter Jensen.

     Méthodique jusqu'à l'excès, tenace, Jensen est un laborieux. Armé de son bloc-note et d'un crayon, il se fait fort d'élucider les dossiers obscurs dont on le charge, poussant ses investigations jusqu'à leur terme, quitte à déplaire aux autorités.

     Sans esbroufe, ni pression violente sur les suspects, ni passion non plus, à un train de sénateur pour ainsi dire, Jensen interroge, dévoile les non-dits et fait émerger la vision d'un futur puisant ses racines dans la social-démocratie des années 1960. Car Meurtre au 31e étage et Arche d'acier ne sont pas que des romans policiers. L'enquête y sert surtout de prétexte pour élaborer une anticipation, support d'un discours très critique dont certains aspects semblent désormais prémonitoires.

 

     L'anticipation développée par Per Wahlöö lorgne nettement en direction de la dystopie. Il s'agit d'amplifier les dérives dont il perçoit les germes dans les années 1960. L'essor effréné de l'automobile individuelle, source de pollution et de surconsommation de l'espace au détriment des autres usagers. L'architecture urbaine rationnelle, conçue pour uniformiser l'espace afin de gommer les tensions, mais qui aboutit à tuer la sociabilité et les solidarités. La concentration des médias entre les mains de grands groupes capitalistes, ici poussée à l'extrême puisqu'une seule entreprise détient plus de 400 titres de presse. Une offre d'information stéréotypée, évitant d'aborder les sujets d'inquiétude ou de stress. La fusion de tous les partis politiques et de tous les syndicats en un large consensus (l'Entente) privilégiant un discours lénifiant axée sur la rentabilité, le bien être, les loisirs et la sécurité, ce qui contribue à nourrir l'abstentionnisme. L'usage de la drogue (on pense au LSD) pour contrôler la population.

     Bref, le futur imaginé par Per Wahlöö a toutes les apparences d'un cauchemar aseptisé que l'on croirait issu du programme du PS.

 

     Certes, on ne manquera pas de rétorquer à bon droit que certains aspects de cette dystopie sont désormais datés (contexte de guerre froide), que Per Wahlöö n'a pas pressenti la mondialisation, l'effondrement du communisme, le terrorisme islamiste, l'instrumentalisation des émotions pour justifier un discours sécuritaire et liberticide. Toutefois, on ne peut s'empêcher de trouver juste sa vision des tendances monopolistiques du capitalisme et de la conversion de la social-démocratie au social-libéralisme.

 

     Au final, le dyptique écrit par Per Wahlöö s'avère une réflexion salutaire et lucide, comme en témoigne l'ambigueté de l'ultime dialogue de Arche d'acier.

 

« Alors maintenant, vous allez socialiser notre société ?

Ça, vous pouvez en être sûr, Jensen. Et ce ne sera pas facile. Nous n'allons pas agir en toute innocence, nous. »

 

 

         

Archedacier.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Meurtre au 31e étage [Mord pa 31 : a Vaningen, 1964] de Per Wahlöö – Réédition Payot, collection Rivages/Noir, 2010 (roman traduit du suédois par Philippe Bouquet et Jöelle Sanchez)


Arche d'acier [Stalspranget, 1968] de Per Wahlöö – Réédition Payot, collection Rivages/Noir, 2010 (roman traduit du suédois par Joëlle Sanchez)

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