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25 septembre 2010 6 25 /09 /septembre /2010 09:48

     David commence à avoir la cote dans le milieu bohème de Boston. Une réputation d'artiste prometteur, une petite amie chaleureuse et des projets plein la tête. De quoi envisager l'avenir sereinement et pourtant c'est le passé qui le taraude. Une succession de rêves, puis un coup de téléphone réveillent les vieux démons assoupis sous le tapis. Délaissant sa nouvelle vie, au moins pour un temps, il décide de rouvrir la parenthèse, histoire de voir s'il a changé ou si c'est juste le monde qui a changé. Histoire aussi de solder définitivement les comptes.

 

« Nous créons tous, à partir des faits de nos vies, des fictions, des mythes mineurs, des mensonges personnels qui nous permettent de continuer à vivre, qui nous aident à rester humains, nous rassurent en nous faisant croire que nous comprenons notre minuscule fragment du monde. »

 

     L'argument de départ semble classique. Toutefois les apparences sont trompeuses. En effet, il apparaît rapidement qu'Avec La mort aura tes yeux, James Sallis jongle avec les clichés du roman d'espionnage. Le gars rangé des voitures, rattrapé par son passé, le culte du secret et de la manipulation inhérent aux officines gouvernementales, la course-poursuite, le sentiment permanent d'être pourchassé, on trouve tout cela dans son roman.

     Mais voilà, le thriller haletant, jalonné de fausses pistes et chausses-trappes, teinté d'une louche de géopolitique, débouche finalement sur tout autre chose. James Sallis fait le choix d'écrire une histoire intimiste au rythme nonchalant. Il sublime le propos du roman d'espionnage pour toucher à quelques chose d'essentiel : l'humain. Ce plus petit dénominateur commun à bon nombre d'intrigues alambiquées et stéréotypées, mais souvent réduit hélas à la portion congrue.

     Dans La mort aura tes yeux, l'humain c'est David. Une identité aussi factice que toutes celles qui l'ont précédées, et pourtant une personnalité authentique se cache derrière le masque. Au fil de son errance, il se dévoile, révélant son passé par bribes. Ses états d'âme, les rencontres fortuites ou non qu'il effectue chemin faisant, sont autant d'occasions lui permettant de se livrer à une introspection, d'échafauder une philosophie de vie, de réfléchir sur le sens de l'existence, de se défaire de son passé afin d'envisager calmement l'avenir.

 

« Chaque jour, nous nous reconstruisons à partir de ce que nous pouvons sauvegarder de notre passé. »

 

     Monologues intérieurs jalonnés de souvenirs, dialogues avec des inconnus rencontrés en cours de route, James Sallis prend son temps. Pourtant les longues pauses, au volant d'une voiture, dans l'intimité banale d'une chambre de motel, accoudé au comptoir d'un bar, sont autant de moments de tension et d'émotion.

     La quatrième de couverture évoque Graham Greene et John Le Carré. Sans doute pour la solitude, un sentiment lancinant tout au long du roman de Sallis. Solitude de l'agent, à la fois chasseur et proie, obéissant petit soldat d'un jeu qui le dépasse, et dont il ne perçoit les enjeux, du moins ceux n'étant pas ouvertement affichés, que de manière fort lointaine. Solitude des petites gens, habitants d'une Amérique laborieuse, rencontrés dans un motel, un restaurant ou croisé au détour d'une autoroute. Une Amérique longtemps étrangère au soldat loyal qui la défendait dans l'ombre. Une Amérique pour laquelle Sallis exprime une forte empathie.

 

« La vie, c'est ce qui vous arrive pendant que vous êtes en train d'attendre qu'il vous arrive d'autres choses. La vie, c'est ce qui jaillit là où vous n'auriez jamais songé à regarder. Entre. »

 

     Un dernier mot à propos du titre. Il est extrait du dernier texte du poète italien Cesare Pavese, écrit avant qu'il ne se suicide. Ceci est une belle manière de conclure cette chronique. En poésie, un genre littéraire qu'affectionne tout particulièrement James Sallis.

 

« La mort viendra et elle aura tes yeux -

cette mort qui est notre compagne

du matin jusqu'au soir, sans sommeil,

sourde, comme un vieux remords

ou un vice absurde. Tes yeux

seront une vaine parole,

un cri réprimé, un silence.

Ainsi les vois-tu le matin

quand sur toi seule tu te penches

au miroir. O chère espérance,

ce jour-là nous saurons nous aussi

que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.

La mort viendra et elle aura tes yeux.

Ce sera comme cesser un vice,

comme voir resurgir

au miroir un visage défunt,

comme écouter des lèvres closes.

Nous descendrons dans le gouffre muets. »

 

La-mort-aura-tes-yeux.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La mort aura tes yeux

de James Sallis Gallimard/La Noire, roman traduit de l'anglais (États-Unis par Élisabeth Guinsbourg

 

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