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3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 18:48

     Recyclage de printemps. Il n'y a pas de mal à se faire du bien.

 

« Juste avant qu’il n’aperçoive la fille effrayée, le monde aux yeux de Carr Mackay fut comme frappé de mort. Chacun a fait cette expérience. Brusquement, la vie semble déserter toute chose. Les visages familiers se réduisent à des dessins abstraits. Les objets usuels paraissent insolites. Les bruits prennent une résonance artificielle. Bien sûr, c’est une impression passagère, mais elle cause un malaise. »

     Malaise.
     Voilà l'impression troublante et tenace ressentie par Carr Mackay lorsqu'une inconnue pénètre dans son bureau de l’agence de placement. Employé besogneux, apprécié de ses collègues, le bonhomme fait l'unanimité autour de lui. Seul ombre au tableau : une relation volcanique, dont il a fait récemment la rencontre, le harcèle pour ainsi dire nuit et jour. On croirait lire le synopsis d'une comédie hollywoodienne.

     Pourtant loin de s’effacer, le malaise suscité par cette inconnue persiste l'amenant à considérer le monde d’un regard neuf.

D’abord incrédule, puis soupçonneux, Mackay doit finalement se faire une raison. Le monde tel qu’il l’a toujours connu n’est qu’une immense machine. Un fait avéré depuis la nuit des temps. Et dans ce monde, seuls quelques privilégiés – les éveillés – jouissent du droit d’être véritablement vivants.

« Quand des gens s’éveillent, ils ne savent pas s’ils doivent être bons ou mauvais. Ils balancent entre les deux. Et puis ils finissent par tomber d’un côté ou de l’autre, le plus souvent du mauvais côté… »

     Le monde recèle mille dangers pour un éveillé. Il lui faut vivre à sa place dans la machine, veillant à la bonne marche de celle-ci afin d’éviter d'être broyé par ses engrenages. Mais là n’est pas le principal danger car le monde recèle d’autres éveillés dont les intentions ne sont pas forcément altruistes. Mackay l’apprendra à ses dépends.

 

 

     Court roman comme on en faisait dans les années 1950, La Grande machine brille par la simplicité de son argument de départ. Comme quoi, les recettes les plus simples semblent les meilleures lorsqu'un auteur habile tient la plume.

     L'histoire éditoriale de ce roman est un peu compliquée. Au départ, Fritz Leiber reprend en 1953 l'écriture d'un roman inachevé. Il en tire une version abrégée, achetée par le magazine Fantastic Adventures (titrée The Big engine), pendant qu'une version complète (titrée The sinful ones) est vendue à un éditeur sans scrupules qui lui rajoute des passages pornographiques. Plus tard, Leiber rétablit le texte original et le fait publier sous le titre You're all alone.
     En peu de mots et d'effets, Fritz Leiber met en place une atmosphère étrange, pour ne pas dire inquiétante, sous-tendue par un suspense, genre course-poursuite, ne se relâchant à aucun moment. La situation initiale se fonde sur un constat clair et pessimiste : le monde est une machine et les hommes sont les rouages de celle-ci. Point de libre-arbitre ou de prédestination. Juste l'accomplissement répétitif, jusqu'à l'usure finale, d'une fonction dans le mécanisme de la Grande machine. Bien entendu, les hommes ne contrôlent pas la distribution des rôles. Leur fonction se limite à énoncer un texte pré-écrit, à jouer une partition imposée par avance, à rejouer les mêmes gestes, les mêmes protocoles sociaux. Encore et encore...

     Dans un tel monde, les possibilités sont multiples pour les êtres éveillés. Ils disposent d’un pouvoir immense, agissant à leur guise, en bien ou en mal, s'amusant aux dépends des non-éveillés. Comme des rats dans les murs...

Sous les yeux du lecteur, la normalité bascule ainsi progressivement vers le fantastique, un genre dans lequel Fritz Leiber excelle. Peu importe si l'on ne connaît pas les motivations des créateurs du monde. L'étrangeté de la situation, une intrigue quasi-théâtrale (un ressort récurrent dans l'œuvre de Leiber) respectant l'unité de temps, de lieu et d'action, contribuent à capter l'attention. Une impression favorable renforcée par cet humour à froid si caractéristique chez Leiber. Un humour que je trouve personnellement très réjouissant car il ne se nourrit pas d'illusion quant à la nature humaine.

     Au final, La Grande Machine se révèle être un récit plaisant, suscitant une angoisse sourde, rédigé dans un style old-school rappelant le meilleur des épisodes de The Twilight Zone. Une lecture pour la nostalgie en somme.

 

  

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La Grande machine (You’re all alone, 1953) de Fritz Leiber - Casterman, 1978

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