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  • : Grand lecteur de romans noirs, de science-fiction et d'autres trucs bizarres qui me tombent sous la main
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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 17:02

« Sachez, qu'aux confins de Damas, d'Antioche et d'Alep, il existe dans les montagnes une certaine race de Sarrasins qui, dans leur dialecte, s'appellent Heyssessini, et en romain, segnors de montana. Cette race d'hommes vit sans lois ; ils mangent de porc contre les lois des Sarrasins et disposent de toutes les femmes, sans distinction, y compris leurs mère et sœurs. Ils vivent dans les montagnes et sont presque inexpugnables car ils s'abritent dans des châteaux bien fortifiés. [...] Ils ont un maître qui frappe d'une immense terreur tous les princes sarrasins proches ou éloignés, ainsi que les seigneurs chrétiens voisins, car il a coutume de les tuer d'étonnante manière. [...] De leur prime jeunesse jusqu'à l'âge d'homme, on apprend à ces jeunes gens à obéir à tous les ordres et à toutes les paroles du seigneur de leur terre qui leur donnera alors les joies du paradis parce qu'il a pouvoir sur tous les dieux vivants. On leur apprend également qu'il n'y a pas de salut pour eux s'ils résistent à sa volonté. [...] Alors, comme il leur a été appris et sans émettre ni objection ni doute, ils se jettent à ses pieds et répondent avec ferveur qu'ils lui obéiront en toutes choses qu'il donnera. Le prince donne alors à chacun un poignard d'or et les envoie tuer quelque prince de son choix.

 

      Elle court, elle court, la légende... Jusque dans le récit des croisés du XIIe siècle. La légende des haschaschîn, plus connus dans l'Hexagone sous leur nom francisé de secte des assassins. Des racontars empruntés à la fois au folklore du Moyen-Orient et aux rumeurs colportées par leurs ennemis. Des calomnies répandues par leurs coreligionnaires musulmans, mais qu'ils laissaient sans doute courir, se contentant d'en pimenter les ingrédients. Après tout, on n'est jamais mieux servi que par soi-même lorsqu'il s'agit d'inspirer la crainte, voire la terreur. 

      Sur cette trame historique un tantinet incertaine et fantasmée, Vladimir Bartol brode un roman mémorable, du genre qui vous fait entrer dans la postérité. Car suivant les conseils de Dumas, l'auteur Slovène viole l'histoire pour lui faire un bel enfant. Un roman oscillant entre l'aventure et l'initiation. Un livre dont le propos politique semble plus que jamais d'actualité. 

 

« Rien n'est vrai, tout est permis. » 

 

      Fin du XIe siècle. Chiisme et sunnisme, les deux frères ennemis de l'Islam, s'affrontent sur les décombres de l'héritage de Mohammed. Tous n'ont pas oublié que la religion n’est que la simple continuation de la politique par d’autres moyens. 

      Du côté de l'Égypte, le califat fatimide se dispute désormais la direction du monde musulman avec celui de Bagdad, sous tutelle seldjoukide. Dans son combat, Le Caire pense avoir trouvé l'arme absolue contre son ennemi. Une épine dans les pieds d'argile du sultan seldjoukide. Un homme ayant conquis une forteresse inexpugnable aux confins de la Perse par la seule force de persuasion de ses paroles. Hassan Ibn Sabbâh, le premier Vieux de la Montagne, grand maître craint et vénéré de la confrérie ismaélienne des Nizârites.

      Mais qui sait, ce que cherche exactement Hassan ? Quelle machination échafaude-t-il derrière les murs de la citadelle d'Alamut ? À quoi croit-il, si tant est qu'il croit en quelque chose ? 

 

« Si quelqu'un sait que ce que les gens appellent le bonheur, l'amour, la joie n'est qu'un faux calcul qui est construit sur des bases mensongères, alors son cœur est empli d'une effrayante mélancolie. La seule qui puisse encore le réveiller de cette léthargie est le jeu risqué avec son destin et celui des autres. Tout est permis à celui qui peut le faire. » 

 

      La grande force de Alamut ne repose pas sur la véracité de la reconstitution historique. Certes Vladimir Bartol n'accouche pas d'un Orient de fantaisie, et s'il sait rendre le contexte de son roman vraisemblable grâce à sa connaissance de l'Histoire, l'enjeu de son roman se focalise essentiellement sur le plan machiavélique de Sabbâh. La personnalité trouble et troublante du Vieux de la Montagne domine en effet l'ensemble du récit. Et même s'il n'apparaît pour ainsi dire pas du tout durant toute la première partie du roman, son ombre pèse sur les existences des habitants de la forteresse, côté rempart comme côté jardins. 

      Nouveau prophète, Madhi tant attendu par les zélateurs d'Ali ou plus simplement rusé manipulateur athée, Sabbâh fascine autant qu'il inquiète. Sous la plume de Bartol, le bonhomme apparaît dépourvu de toute foi et de scrupules. Il agit moins sous le coup d'une inspiration divine que par jeu et calcul. Un jeu pervers dont les pions sont des existences humaines. 

 

« J'ai vu qu'une foi solide était une force et j'ai compris comment on pouvait la faire naître. Il suffit de savoir quelque chose de plus que ceux qui doivent croire. Ensuite il est possible de faire des miracles, miracles qui sont la terre amendée où germe la fleur précieuse de la foi. » 

 

      Attirant à lui une jeunesse en rupture de ban, Sabbâh la fait éduquer, lui inculquant le dévouement à sa cause et une détermination poussée jusqu'au sacrifice suprême. Il se propose ni plus ni moins de les duper, de les aveugler en leur offrant une vision du monde conforme à leurs attentes. Une vision dont il demeure l'architecte et le maître d'œuvre. 

      Sabbâh compte ainsi sur cette jeunesse pour réaliser son dessein et assouvir sa vengeance. Il créé et nourrit son fanatisme, au point de lui faire souhaiter la mort. Un souhait contraire à l'instinct de conservation mais qui devient un besoin irrésistible grâce aux artifices d'une mise en scène et de la drogue. 

      Ayant connu un aperçu du paradis, faveur octroyée miraculeusement par le Vieux de la Montagne, les futurs fedayins n'ont plus ensuite qu'à se faire tuer sur son ordre pour en jouir éternellement. 

 

« La force de toute organisation repose sur l'aveuglement de ses partisans. Les gens occupent des rangs différents, selon leur capacité à manipuler les idées. » 

 

      L'entreprise de Sabbâh repose évidemment sur le secret. Une connaissance partagée seulement par une élite consciente de l'objectif à atteindre et dégagée de tout sentiment moral. Le maître d'Alamut compte bien sur la duplicité de l'âme humaine et son goût pour le pouvoir afin de s'adjoindre les services de complices. Toutefois, il entend aussi transmettre son héritage à un successeur. Une personne digne de poursuivre son projet.

 

« Et si j'avais su que par ma mort je délivrerais le glorieux trône iranien des tyrans étrangers, je me serais jeté sur elle sans même attendre un quelconque paiement dans un quelconque paradis ! Oui, je l'aurais fait à l'époque. Mais j'ai réfléchi et j'ai compris que si j'en jetais un à bas de son trône, un autre viendrait le remplacer. Car il n'y aurait personne pour savoir exploiter ma mort. » 

 

      D'une certaine façon, Alamut apparaît comme un traité de philosophie politique. Une philosophie nihiliste et totalitaire mise en œuvre par un expert en manipulation politique. 

     En lisant le roman de Vladimir Bartol, on ne peut s'empêcher de dresser des parallèles avec l'Histoire récente et l'actualité. À l'heure des médias de masse et de l'internet, les leçons du Vieux de la Montagne semblent avoir été retenues. 

 

« Tu penses que l'énorme majorité des gens tient à la vérité ? Que nenni ! Les gens veulent la paix et des fables pour nourrir leur imagination. Mais la justice ? Ils s'en moquent, si tu satisfais à leurs intérêts particuliers. »

 

Alamut.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alamut (Alamut, 1938) de Vladimir Bartol - Editions Phébus, collection libretto, réédition 2012 (roman traduit du slovène par Andrée Lück Gaye)

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