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5 janvier 2008 6 05 /01 /janvier /2008 15:01

Vous connaissez sans aucun doute l’aphorisme : « la réalité dépasse la fiction ». Il s’avère, en fait, que c’est la fiction qui se nourrit de la réalité, au point parfois de la phagocyter. 

« Speed Queen » est la confession bien réelle d’une jeune femme ordinaire ; elle s’appelle Marjorie mais aurait pu se prénommer tout autrement sans que ceci ne change grand-chose à son récit. Une succession d’événements malheureux l’ont conduite dans le couloir de la mort et lorsque le roman commence, nous sommes à quelques heures de son exécution par injection létale. Pourtant si la réalité de la confession de Marjorie s’impose dans toute sa crudité ; pour ce qui est de sa véracité, ceci n’est qu’une affaire de point de vue ; il ne faut surtout pas oublier que Marjorie n’a d’existence physique réelle que celle que lui confère son propre récit. Ainsi, elle ne vit pour nous qu’au travers de ce long monologue, qu’elle confie sur deux cassettes, en réponse au questionnaire que lui a envoyé Stephen King, le seul auteur qu’elle ait lu, et à qui son avocat a vendu son histoire pour qu’il en fasse un roman. D’ailleurs comme elle l’affirme elle-même d’emblée, son récit c’est « plus le genre Dolorès Clairborne mâtiné Ligne verte ». 

Et c’est justement cette histoire que nous narre Stewart O’Nan, mise en abyme comprise.

Tous les grands conteurs sont de formidables menteurs. Stewart O’Nan

Le récit que Marjorie livre au magnétophone est évidemment fragmentaire. Marjorie n’avoue pas tout, ou seulement à demi-mot. S’est-elle avouée à elle-même ses propres torts ? Rien n’est moins sûr car, au cours de son long monologue, elle rejette à maintes reprises la responsabilité de ses actes sur autrui : sa mère, son compagnon Lamont, Nathalie son amie puis amante… En fait, c’est à une reconstruction idéalisée que se livre Marjorie, dans l’espoir de restituer à Gainey, son fils en bas âge, une image honorable de mère. C’est une confession dévoilée dans un registre familier très oral, une déclaration percluse de non-dits, de digressions, de redites qui lui permettent de zapper l’essentiel : le crime. Elle suggère ainsi à King quelques éléments biographiques pour débuter son histoire. Une maison à la campagne au bord de la route 66 avec des voitures qui passent comme principale distraction ; un goût partagé avec son père pour les grosses cylindrés américaines ; une scolarité bâclée ; son chien Jody-Jo, mort de vieillesse et passé au broyeur du camion-benne des éboueurs ; des emplois précaires dans des fast-food et des stations essence ; sa première relation sexuelle poisseuse dans un drive-in (elle a vomi) ; sa rencontre avec Lamont ; la naissance de son fils Gainey. Et puis, l’alcoolisme sans rémission, les clopes alignées comme autant de clous de cercueil, le désoeuvrement comblé à coup de virées au fast-food ou sur les aires de repos des autoroutes, l’acculturation érigé en mode de vie, les drogues, la baise, les violences conjugales, un court séjour en maison de redressement - à cause de sa mère - où elle rencontre Nathalie… Bref, un quotidien en forme de circonstances exténuantes mais nullement atténuantes. 

Jusqu’au jour où tout dérape. Dans le criminel, le macabre bien sordide. Mais là-dessus, Marjorie ne semble pas avoir davantage de prise que sur le reste de sa vie. Le rôle qu’elle a joué dans la tuerie – une demi-douzaine de personnes et un flic abattu - se trouve ainsi atténué, ravalé au rang d’incident regrettable. Même sa tentative d’assassinat de Nathalie, sa complice de cavale, apparaît comme un événement anodin. De toute façon, c’est de sa faute si Lamont a été tué. Alors, il était naturel qu’elle paie. Finalement, Marjorie est innocente. Elle était là et c’est tout. 

Cependant l’apparence sincérité de ses propos, la valse-hésitation qu’elle adopte lorsqu’il s’agit de définir exactement son rôle dans l’affaire, se trouvent démasqués lorsqu’elle avoue à Stephen King : « Vous avez probablement déjà lu le bouquin de Nathalie. Laissez-moi vous dire qu’il y a très peu de vrai dedans, et aucune des choses qui comptent. » Plus loin, elle ajoute : « Une fois que les gens auront lu le vôtre, personne ne croira le sien. »  Marjorie agit donc par calcul ; vengeance, volonté de rétablir sa vérité, qui sait ?  

Marjorie est définitivement une paumée, incapable de prendre une décision pour elle-même, de reconnaître sa part de responsabilité ou de se projeter dans l’avenir. Son histoire n’a rien d’exceptionnel et elle en est consciente. Est-elle exemplaire ? Pas sûr que la possibilité lui ait traversé l’esprit. Elle espère juste que King en fera « une bonne histoire ». Et c’est finalement la fiction qui en ressort plus puissante que la réalité. A moins que la réalité ne se nourrisse de la fiction ? Je ne sais plus…

 «Speed Queen» [«The Speed Queen», 1997] de Stewart O'Nan - Editions de l'Olivier, 1998 - réédition Le Seuil/Points, 1998 (traduit de l'Anglais [Etats-Unis] par Philippe Garnier)

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