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16 décembre 2007 7 16 /12 /décembre /2007 21:30

Retour aux affaires de la blogosphère, avec ce court roman de Carlo Lucarelli

 

Né à Parme en 1960, Carlo Lucarelli vit actuellement près de Bologne. Il a publié de nombreux romans dont « Phalange armée » et « Le jour du loup », parus en Série Noire. Il est aussi auteur de comédies, metteur en scène de vidéo-clips, scénariste de bandes dessinées, chroniqueur de romans noirs, et cofondateur du « Groupe 13 », qui réunit quelques-uns des meilleurs écrivains de romans noirs italiens.

L’Histoire récente de l’Italie, en particulier la période « mussolinienne » et « post-mussolinienne », constitue sa principale source d’inspiration. Il aborde cette époque, notamment dans trois romans, par l’intermédiaire d’un personnage récurrent et amoral, le flic De Luca, jadis efficace rouage de la machine fasciste, désormais en poste dans un pays « libéré ». Ce qui frappe chez Lucarelli, c’est la sobriété du style et sa faculté à cerner simplement les comportements humains. Ce qu’on remarque également, c’est sa grande connaissance des milieux policiers, de leurs procédures et hiérarchies. Signalons enfin au passage, que l’auteur a abordé des thèmes plus contemporains avec évidemment celui du tueur en série, dans son roman « Almost blue ».

Pour revenir à « Guernica », le livre nous plonge dans ce passé mussolinien dont l’auteur s’est fait un explorateur. Plus précisément, il revient sur la participation de l’Italie dans le conflit espagnol et, la petite histoire, celle de deux personnages aux antipodes l’un de l’autre, sert de révélateur à la grande Histoire. Le roman est le récit picaresque du périple de Filippo Stella et du capitaine Degli’Innocenti (un Etat-civil prédestiné) à la recherche de son « ami-camarade-mort. Mais voilà, le cadavre de l’ami-camarade que l’on présente au capitaine, n’est pas le bon et, en conséquence Stella, propulsé au rang de garde du corps à l’insu de son plein gré, doit accompagner « l’innocent » officier italien afin de le protéger des bourreaux qui le guettent. Et ils sont légion dans une Espagne en proie au désordre, au pillage et à la barbarie. Ce « voyage au bout de l’enfer » leur fera rencontrer quelques spécimens peu ragoûtants de l’espèce humaine et, quelques célébrités avinées, en particulier un certain Ernest Hemingway. Il les mènera tout naturellement à Guernica, haut lieu de la guerre d’Espagne.  

 

Un officier allemand : « C’est vous qui avez fait Guernica ? » 

Pablo Picasso : « Non, c’est vous. »

L’Histoire recèle une multitude d’angles morts qui fournissent autant de matériaux à une littérature qui souhaite approcher, un tant soit peu, cette notion insaisissable que l’on appelle avec un air accablé, la nature humaine. Bien souvent, cette mémoire des vaincus, pour paraphraser le titre d’un roman de Michel Ragon, s’avère beaucoup plus proche de la réalité que le compte rendu stéréotypé des lendemains qui chantent, quelle que soit la chapelle sous laquelle se rangent ses laudateurs. Bien souvent, c’est dans le malheur, le désespoir que l’humain se dévoile. 

La guerre d’Espagne, puisque c’est le sujet de ce roman, fait partie de ces événements oubliés dans un angle mort de l’Histoire et pourtant, susceptible d’occasionner encore la sortie de route fatale, comme en témoigne près de 60 ans plus tard, le débat haineux autour de la réhabilitation de la mémoire des combattants républicains. 

 

Si l’on cherche un peu – pas longtemps, je vous rassure -, on constate que l’événement a généré de nombreux ouvrages littéraires. Des livres écrits par des témoins ; parmi ceux-ci citons, l’incontournable « Hommage à la Catalogne » de George Orwell, le méconnu « Ceux de Barcelone » de Hanns-Erich Kaminsky, le déchirant « Les grands cimetières sous la Lune » de Georges Bernanos (qui prouve que l’on peut être catholique de Droite et honnête homme), l’officiel « L’espoir » de l’aventurier saltimbanque André Malraux (je recommande surtout la lecture de la première partie), le romancé « L’adieu aux armes » de Hemingway et bien d’autres titres que j’oublie… Et puis, des romans dont beaucoup, comme par hasard, lorgnent vers le champ du polar. Inutile de vous citer quelques titres… non ? Si ? Allez, je ne peux résister, en voici quelques-uns piochés à la louche dans ma mémoire : « Les soldats de Salamine » de Javier Cercas (indispensable !), « Belleville-Barcelone » de Patrick Pécherot, « Une charrette pleine d’étoiles » de F.H. Fajardie, « Moi, Franco » de Manuel Vãzquez Montalbãn et puis Carlo Lucarelli… 

« Guernica » démontre qu’il est possible de faire passer beaucoup d’émotion en économisant les effets dramatiques. Lucarelli nous expose ici le périple absurde à travers l’Espagne et la relation tragi-comique qui s’établit entre un don Quichotte italien, ami personnel du comte Ciano, débarqué de son Italie natale dans l’uniforme rutilant du Bersaglier afin d’honorer, pour une femme, la mémoire de son ami d’enfance, et un Sancho Pança d’importation, rustre par nature, revenu de tout, obsédé par les prostitués, l’argent et essentiellement attaché à sa survie personnelle. Entre le candide idéaliste et la brute se noue pourtant une de ces relations finalement très forte que seules les circonstances de la guerre rendent vraisemblables. En même temps, au lieu de nous narrer la énième variation sur ce qu’aurait pu être l’Histoire, si la bassesse et la trahison ne s’en étaient pas mêlées (etc.), le roman de Carlo Lucarelli nous immerge dans ce qui est le quotidien de l’humanité depuis qu’elle est entrée dans l’Histoire. Un quotidien, bien plus prosaïque que le récit quasi-hagiographique des récits historiques, chroniques et autres joyeusetés avec Majuscules. Un quotidien en temps de guerre, agrémenté ici d’une pincée de surréalisme. 

Bref, un roman noir à l’humour grinçant, détaché des poncifs du manichéisme militant et qui tient peut-être plus de la fable, mais dépourvue de la prétention d’asséner une quelconque morale lénifiante. 

Où étions-nous ? Dans l’Espagne rouge ou dans la noire… en Castille, en Navarre ou en Andalousie… au Pays basque… à Guernica ? Où étions-nous, mon capitaine et moi ? Je ne le savais plus.

« Guernica » de Carlo lucarelli - Gallimard/La noire, 1998 (roman traduit de l'italien par Arlette Lauterbach)

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