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22 septembre 2007 6 22 /09 /septembre /2007 11:29

A mon plus grand désarroi, Mme Reed prit place pendant toute la soirée sous son nouveau portrait ou de part et d’autre de celui-ci. Pour cette occasion, elle arborait la robe noire et la rivière de diamants que je l’avais priée de porter quand elle posait pour moi. La situation était telle que l’on ne pouvait s’empêcher d’établir des comparaisons entre l’œuvre de Dieu et la mienne propre. J’ose dire que l’on trouva l’original du Tout-Puissant assez faible par rapport à la vision picturale que j’en proposais. 

Le monde est ainsi fait. Il lui faut des étiquettes, des panneaux indicateurs, des balises pour le guider dans ses choix. Pas de temps à perdre. Pourtant, parfois, je devrais même dire souvent, il faut le prendre ce temps qui file à bras le corps. Il faut fureter, écouter autrui, laisser attiser sa curiosité, jauger les affinités et jouer le jeu de la tentation avec l’objet livre. Puis, le moment venu, il ne faut pas hésiter et se laisser ravir. 

Les moments de communion avec un auteur et son univers sont suffisamment rare pour qu’on ne les gâche pas par trop de hate et j’ai même la prétention de croire qu’avec le temps, ils gagnent en intensité car la pratique affûte et procure des joies toujours plus fortes. La littérature est une des rares promesses de bonheur que la vie tient, affirmait un célèbre écrivain que les lecteurs possédés comme moi reconnaîtront forcément. 

En ce qui concerne Jeffrey Ford ce bonheur est amplement au rendez-vous dans son court et dense roman « Le portrait de Madame Charbuque ».

L’auteur états-unien n’est pas à franchement parlé une célébrité dans l'Hexagone. Il peut à peine s’enorgueillir de la parution de quelques romans de SF assez singuliers et d’une poignée de nouvelles dans les revues BifrostGalaxies et Fiction. Il jouit pourtant d’une rumeur favorable mais, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas porté par un mouvement de foule inexorable et que le lectorat n’entre pas en émulsion à la seule mention de son nom. J’ai donc pris mon temps comme mentionné plus haut dans cet article, et j’ai attendu l’instant où l’ouvrage me ravirait à mes autres préoccupations. Au final, c’est une claque que j’ai pris, un allez-retour sèchement appliqué par l’auteur et dont j’ai le plus grand mal à me remettre (ce n’est pas compliqué, depuis  je trouve toutes mes lectures fades). 

Une dernière information avant de s’aventurer plus loin. Que l’éventuel lecteur assez fou pour se trouver dans un état d’esprit similaire au mien sache qu’il n’y a point de science-fiction dans ce roman, ni de fantasy et ni de fantastique d’ailleurs. Au placard tout cela. Jeffrey Ford narre juste une histoire qui vous happe dans une bulle de pur bonheur et ne vous relâche que l’ultime page tournée. L’histoire, disons-en un mot maintenant. 

La première leçon est que tout portrait est, d’une certaine façon, un autoportrait, de même que tout autoportrait est un portrait.

En cette fin du 19ème siècle, le peintre new-yorkais Piambo est adulé par la bonne et riche société de New-York qui s’arrache ses talents de portraitiste. L’activité lui procure aisance et confort mais elle constitue également une servitude le détournant de la réalisation du chef-d’œuvre de sa vie et de la véritable vocation de l’art : révéler l’indicible. En attendant de retrouver le véritable sens de sa vocation, Piambo vit enfermé dans un cynisme de façade et laisse sa relation amoureuse basculer dans la routine, tout en ménageant carrière et clientèle. Certes, Piambio est assurément promis à l’affadissement inexorable de son talent et à l’embourgeoisement. Mais en même temps, doit-il renoncer à sa condition de peintre à la mode ? La réponse à ce dilemme s’esquisse lorsqu’un commanditaire mystérieux se présente à lui pour lui proposer un défi : réaliser le portrait le plus ressemblant possible d’une femme qu’il ne verra jamais : Madame Charbuque.

Je ne reviendrai au monde que le jour où l’on identifiera totalement mon aspect extérieur à mon moi intérieur, l’un étant aussi important que l’autre. 

Au fil des séances s’établit une relation intense et quasi charnelle entre le commanditaire à l’abri derrière son paravent et le peintre désemparé. Désemparé, l’adjectif convient idéalement car il s’avère rapidement que le maître de la toile n’est pas Piambo. En effet, c’est la présence invisible de Madame Charbuque qui s’impose à celui-ci. L’artiste pose les questions mais c’est elle qui mène la conversation. Par touche progressive et régulière, par couche successive, elle apporte les éléments de sa biographie sensés inspirer le peintre. Elle est sa muse et s’amuse cruellement de sa déconvenue. Retranchée à l’abri de cette intangible forteresse constituée par son paravent, elle se plonge dans son passé afin de laisser infuser peu à peu soi moi profond et ainsi permettre à Piambo d’en restituer une image fidèle. Curieuse démarche pour elle qui jusqu’à très récemment, ne s’était penchée que sur le futur, en usant de son don de divination, afin de délivrer des prédictions sibyllines. 

Au fur et à mesure que Piambo esquisse le portrait mental de sa cliente, son univers intime se délite, son talent le déserte. Cette muse et la pythie se mue en parque scellant un destin funeste. Quel est le véritable dessein de Madame Charbuque ? Est-elle un être angélique ou démoniaque ? Ne se prénomme-t-elle pas d’ailleurs Lucière. Circée, Morgane, Lilith, on perd le compte de ces femmes qui ont enlacé les hommes pour mieux les étouffer. Qu’attendre d’autre « dans un univers régi par les hommes, où l’aspect d’une femme est plus important que son caractère moral. » 

Ainsi, avec une grande élégance et un style limpide admirable, Jeffrey Ford nous mène jusqu’au dénouement de son histoire. Les références à la littérature classique, Oscar Wilde et Robert-Louis Stevenson, viennent rehausser l’histoire de cette relation particulière et à cette première intrigue vient se mêler progressivement une autre d’une nature plus policière. Fort heureusement, ni l’une ni l’autre ne se parasitent. Au contraire, elle entrent en synergie et renforcent l’envoûtement littéraire auquel préside diaboliquement l’auteur.

 

Le Portrait de Madame Charbuque

[The Portrait of Mrs. Charbuque, 2002]

Jeffrey Ford

EDITIONS Pygmalion, mars 2004

 

 

 

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