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  • : Grand lecteur de romans noirs, de science-fiction et d'autres trucs bizarres qui me tombent sous la main
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2 juillet 2008 3 02 /07 /juillet /2008 16:58

     Thomas Disch et John Sladek sont deux écrivains états-uniens dont l’œuvre est surtout connue dans le lectorat de science-fiction pourvu d’une bonne connaissance des classiques du genre.

    
Thomas Disch est l’auteur d’au moins quatre excellents romans, très pessimistes, mais tous d’une très grande intelligence. Puisque l’occasion se présente et comme je n’aurais pas le temps d’y revenir plus longuement, autant dire un mot rapide sur ceux-ci. Commençons par « Génocides » qui nous narre l’extermination de l’humanité orchestrée par des extra-terrestres qui ne sont même pas conscients de l’existence des hommes. La force de ce roman repose essentiellement dans la sobriété de la description du processus et la logique des événements qui conduisent à l’éradication finale. D'une certaine façon, ce livre remet l’homme à sa place ; il offre à l'humanité un enterrement sans fleurs ni couronnes, en quelque sorte. « Camp de concentration » n’incite pas davantage à la facétie. Disch y relate l’expérience menée par l’armée sur des prisonniers. Ceux-ci reçoivent une injection de pallidine, une substance qui les rend beaucoup plus intelligents mais entraîne à court terme la destruction du système nerveux. « 334 » est un roman choral qui nous fait découvrir différents aspects d’un futur, pas très engageant, par le biais des divers locataires d’un immeuble sis au 334 East 11th Street. Surpopulation, paternité accordée en fonction du Q.I., etc. ; cet avenir a une coloration nettement dystopique. De la dystopie au totalitarisme, le cap est aisément franchi avec « Sur les ailes du chant ». Ce dernier roman met en scène un monde fasciste, puritain et obscurantiste ; une Amérique morcelée dans laquelle il est inconcevable de ne pas respecter les lois. Des camps de travaux forcés contribuent d'ailleurs à remettre les délinquants dans le droit chemin. Toutefois, il existe une possibilité de s’en échapper : le chant pour s’extraire de son corps et voler...

     John Sladek, quant à lui, a commis des textes souvent irrévérencieux, qui parodient et pastichent, à l’occasion, quelques auteurs de SF ; citons dans sa bibliographie au moins « Tik-Tok », « Un garçon à vapeur » et « Mécasme ». Il faudra d’ailleurs que je découvre de manière plus approfondie l’œuvre de cet auteur.

    
« Black Alice » est donc une œuvre à quatre mains (parue aux Etats-Unis sous le pseudonyme de Thom Demijohn) qui s’extrait du genre de prédilection des deux écrivains puisque que c’est un roman noir pur jus. Ceci démontre, une fois de plus, que les frontières entre les genres très codifiés que sont le roman policier et la science-fiction sont finalement très perméables. Et on ne s’en plaindra pas !

    
L’argument de départ de « Black Alice » est très banal. Une petite fille de onze, Alice Raleigh, est enlevée par des malfrats sûr d’eux et très bien informés. Pour la rendre à sa famille, ils réclament la somme faramineuse d’un million de dollars. Les parents qui se sont jusque-là peu souciés de leur progéniture, s’adressent à l’oncle d’Alice qui se trouve être aussi le tuteur de l’immense fortune de la petite depuis que son grand-père a déshérité ses parents.
 
     Par contre ce qui est moins banal, c’est la façon dont les ravisseurs procèdent pour cacher Alice. Ils confient celle-ci à une vieille maquerelle noire qui lui fait prendre des comprimés pour assombrir sa peau, lui teint et lui frise les cheveux et qui la rebaptise Dinah, avant de l’emmener dans une maison de passe qu’elle tient à Norfolk en Virginie. C’est donc dans la peau d’une négresse qu’Alice va vivre sa captivité. Une double captivité, de surcroît, puisqu’à Norfolk, dans les années 1960, les nègres n’ont pas du tout voix au chapitre. Ce que les contingents locaux du Ku Klux Klan comptent bien rappeler aux manifestants pacifiques pour les droits civiques des noirs qui prévoient de se rassembler le 4 juillet.

    
A partir de ces quelques éléments, Thomas Disch et John Sladek brodent une intrigue carrée et totalement maîtrisée jusque dans ses moindres détails. Mais le ressort policier sert, en fin de compte, de prétexte à un roman qui est plus porté à restituer l’ambiance d’une époque et la personnalité singulière des quelques protagonistes de l’histoire. Parmi ceux-ci, citons au moins le père d’Alice, Roderick Raleigh, étudiant en droit raté, criminel malchanceux et inquiétant qui cite Nietzsche et Shakespeare (notamment « Macbeth ») pour justifier ses actes. Et surtout n’oublions pas Alice, dont le passage forcé de l’autre côté du miroir, lui permettra d’appréhender la réalité sociale et ethnique de son pays d’un autre point de vue, tout en lui procurant une occasion de grandir, non prévue par le programme scolaire de l’école pour riches qu’elle fréquente.

    
De même, Disch et Sladek s’ingénient à décrire des événements dramatiques sans jamais, à aucun moment, ne se départir d’une causticité jubilatoire. A plusieurs reprises, on frise le grand n’importe quoi, heureusement sans jamais sombrer dans le grotesque. L’expérience vécue par Alice qui voit son existence ordinaire littéralement renversée, est une manière de mettre à bas les préjugés racistes dans lesquels, peut-être, certains lecteurs se complaisent – n’oublions pas que ce roman est paru aux Etats-Unis en 1968.

     
Au final, « Black Alice » est un excellent roman noir qui frappe par l’intelligence de son traitement et par son humour sardonique. 

 





















« Black Alice » [« Black Alice », 1968] – Thomas DISCH & John SLADEK – Rivages/noir, mars 1993 (roman inédit traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Jean-Paul GRATIAS)

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