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  • : Grand lecteur de romans noirs, de science-fiction et d'autres trucs bizarres qui me tombent sous la main
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2 mai 2008 5 02 /05 /mai /2008 10:26
     Les frères Vaïner sont plutôt connus dans leur pays pour des polars à la Simenon. Des romans écrits dans une veine classique, lisez 38, rue Petrovska pour vous en convaincre. Cependant, L'Evangile du bourreau est une oeuvre qui évolue dans une sphère à part. D'ailleurs, si je ne me retenais pas - et je ne me retiens pas - j'accolerais bien le terme chef-d'oeuvre à l'objet. Donc, L'Evangile du bourreau est un chef-d'oeuvre, LE chef-d'oeuvre des frères Vaïner
     Longtemps gardé secret [il a été écrit entre 1976 et 1980], ce livre dépeint l'univers hallucinant généré par la terreur stalinienne. Il y est question notamment de la mise en place de la dernière [et inachevée] grande purge décidée par le petit père des peuples : le complot des "blouses blanches".
     Ces quelques éléments - très sommaires il faut le reconnaître - ayant été énoncés, il est temps de donner un aperçu de la (dé)mesure de ce roman.


     1979. Pavel Egorovitch Khvatkine se rappelle de son passé en une succession de flash back.
Mais quel passé ?
Celui de brave professeur de droit attaché à sa patrie, affligé d’une femme qu’il considère idiote et d’une fille rebelle en passe de se marier à un étranger ?
Celui de fidèle serviteur de la Patrie, du Parti et du Saint-Patron : Joseph Djougachvili dit Staline ?
Celui d’agent des services spéciaux de la Boutique ( le KGB ), parfait rouage en son temps de la machine répressive stalinienne, qui a contribué à faire tourner la roue de l’Histoire à l’envers ?

« Celle-ci [ la journée de travail ] commençait vers dix-onze heures du soir, ce qui était logique, puisqu’il avait bien fallu, en inversant la course du temps, mener à sa perfection l’idée que le monde marchait à reculons. »

Pour quelle raison ce passé resurgit-il, lui sautant à la face, tel un diablotin surprise ?
Est-ce le remord ? Le cadavre d’une conscience qui remue encore ?

«
Personne n’est coupable. La vie d’alors est coupable, si la vie peut l’être. A quoi ça sert de savoir, on ne peut pas la recommencer, on ne peut plus rien changer. A l’époque non plus, on ne pouvait rien changer.
Rien de rien ! Ne fût-ce que parce que tout le monde acceptait le rôle qu’on lui faisait jouer. Bien sûr, Minka Rioumine et moi, nous préférions jouer le nôtre que celui dévolu au père Lourié. Mais il avait accepté. Comme tous ceux qui, assis sur les tabourets vissés au sol dans les coins des innombrables bureaux du cinquième étage de la Boutique, jouaient avec application leur rôle d’ennemis du peuple.
Ennemis d’eux-mêmes.
Les uns, après une première gifle bien placée, avouaient tout et balançaient tous les complices, même ceux dont ils avaient entendu le nom pour la première fois pendant l’interrogatoire.
D’autres résistaient, écumant de rage.
Mais personne ne disait : le monde est devenu fou, la vie s’est arrêtée, je veux mourir !
»

Non bien sûr. Khvatkine ne regrette rien. Il a joué son rôle. Il s’est débrouillé pour rester du bon côté de la distibution.
Tout cela, c’est la faute de ce machiniste,ce clown grotesque surgit de nulle part qui le harcèle.

«  Tu as déjà signé la décharge. Je te donne un mois. Après, c’est fini. Il faudra faire ton rapport. Tu es un cadavre. »

Il lui a craché son passé à la face. Il est venu remettre l’Histoire à l’endroit.
Quel endroit ? L’enfer évidemment.

Roman, au style hallucinant et poignant, L'Evangile du bourreau regorge de trouvailles :

« Où étais-je ? J’aurai aimé le savoir. Sur ma montre Oméga, il n’y avait qu’une seule aiguille, coincée entre six et sept. Je restai longuement, sous un réverbère, à fixer l’étrange cadran invalide, jusqu’à ce qu’apparût la deuxième aiguille, rampant timidement sous la première. Salopes ! C’est qu’elles copulaient, ces deux-là ! De leur copulation naissaient les secondes. Et elles faisaient ça sur mon poignet, comme des insectes. »

Il étale également une galerie de portraits de bourreaux et de victimes sidérante.
Enfin, il en révèle beaucoup plus long que tous les discours anti-communistes.

« Ecoute Khvatkine, pour éviter que notre conversation d’ordre purement familial, voire intime, se transforme en séminaire du Parti, je voudrais te dire que notre patriotisme soviétique, c’est le sentiment naturel poussé jusqu’à l’absurde des liens de l’homme avec ses origines. C’est comme une sorte de complexe d’Œdipe, mais en beaucoup plus dangereux, parce que Œdipe, une fois qu’il a appris la triste nouvelle, s’est crevé les yeux. Tandis que vous au contraire, vous crevez les yeux de tous ceux qui voient l’infâme vérité. »

Bref, vous avez sans doute compris ce qu'il vous reste à faire. Prendre directement connaissance de ce roman dur, éprouvant et magnifique.























"L'Evangile du bourreau" ["Evanguelie ot palatcha"] de Arkadi et Gueorgui Vaïner - Réédition Folio/Policier (Roman traduit du russe par Pierre Léon)

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commentaires

Slicte 07/05/2013 00:59

Après avoir lu La justification de Bykov et visionné Une exécution ordinaire de Dugain, j'ai attaqué la bête (presque 800 pages).
J'en suis à un peu plus de la moitié et je ne suis pas déçu.
La confession par Khvatkine de ses exactions est houleuse, délirante et monstrueuse. Sa folie nous empoigne et nous révolte.
Les hommes étaient vraiment bien peu de chose dans le jeu de massacre de l'administration stalinienne. Du combustible pour alimenter la chaudière du Communisme ?
Un livre qui ne peut pas laisser indifférent.
Un livre important.