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24 mars 2008 1 24 /03 /mars /2008 16:56

     Dans le jargon de son métier, Hank Shapiro est un roi de la récup’. N’allez pas voir dans cette activité un quelconque loisir pratiqué en dilettante. Au contraire, Hank est un fonctionnaire consciencieux et efficace du Bureau des Arts & Divertissements [le BAD] dont la raison d’être consiste à effacer les anciennes créations artistiques ou distractives, afin de laisser les nouveaux talents s’épanouir au soleil de la célébrité sans craindre l’ombrage des grands anciens. Car en ce XXIe siècle les choses sont claires. Le gouvernement a décrété l’effacement, par vagues de proscriptions successives, des œuvres postérieures à 1900. Ainsi l’ennemi de l’artiste n’est pas la massification de la culture mais sa pérennisation. Nul prescripteur ne doit trier le bon grain de l’ivraie. Ceci est trop compliqué et, en l’absence de critères incontestables, emprunt d’une subjectivité malvenue. En conséquence, nulle exception ne doit exister. Tout doit disparaître.

     Dans ce contexte, Hank est donc un rouage de la machinerie d’effacement à qui on ne demande rien d’autre que de fonctionner. Certes il est un modeste rouage, mais rien ne doit contribuer à gripper son fonctionnement. Pourtant, c’est oublier un peu vie que le rouage est humain…

     Depuis qu’il vit seul au domicile de sa mère qui est décédée, Hank ne dispose pour seule compagnie que de sa chienne Homer. Et lorsque celle-ci tombe malade, une maladie qui s’avère rapidement être une tumeur incurable, c’est un premier pan de son existence conformiste qui s’écroule. Le deuxième pan de son univers s’effondre lorsqu’il saisit un album vinyl de Hank Williams. La photo de la pochette lui rappelle irrésistiblement un père aux abonnés absents dont il ne connaît l’existence que par l’intermédiaire de sa défunte mère. Il met donc de côté le disque, ceci en contradiction totale avec le règlement du BAD, puis se met en tête de l’écouter. Mais pour cela, il doit trouver un tourne-disque. De fil en aiguille, il commence à fréquenter un Club de malfaiteurs – un lieu où on écoute et visionne clandestinement des œuvres prohibées – dans le dessein d’y contacter un trafiquant qui pourra lui fournir l’objet. Il y rencontre Henry, une documentaliste enceinte depuis huit ans dont le pull reflète l’humeur qui lui permet de rencontrer Bob. Au moment de récupérer le tourne-disque, un duo de tueurs débarque dans le club et mitraille à l’aveugle le public. Hank est blessé et Bob lui subtilise son disque. Mais le pire est encore à venir car les tueurs liquident Bob avant qu’il ne puisse le lui restituer et Hank est contraint de prendre la route, plein Ouest, en compagnie de Henry, du cadavre de Bob et de Homer, à la poursuite du disque. Pendant cette cavale, un monde nouveau s’ouvre à lui.

« Chacun de nous possède une chose qu’il garde et à laquelle il tient plus que tout. La vie n’est qu’un processus d’élimination qui sert à comprendre qu’elle est cette chose. Parfois, elle ne devient évidente qu’à la dernière minute, au moment où on la perd. Et encore, uniquement si on a de la chance. »

     Sur un ton faussement léger, Terry Bisson aborde, mine de rien, des questions essentielles. Qu’est-ce une œuvre artistique immortelle ? A l’aune de quel étalon juge-t-on l’immortalité ? Quelle autorité peut se targuer d’opérer le tri ? Ces questions sont d’autant plus importantes, qu’au regard des progrès des techniques de communication et de la saturation générée par le consumérisme, l’espace permettant à une œuvre d’exister tend à se restreindre comme une peau de chagrin.

     Sans entrer dans un débat philosophique interminable et sans faire œuvre de militantisme réducteur, que celui-ci soit égalitariste ou élitiste, il faut convenir que le roman de Terry Bisson relève un point important : celui de l’échelle des valeurs. Si l’on se place du point de vue du récepteur, une œuvre d’Art s’estime au moins à trois niveaux. Sa valeur d’achat qui appelle une satisfaction à court terme, sa valeur esthétique qui fait appel à des éléments de comparaison – une Culture comme on dit dans les cercles bien éduqués mais peu partageurs – et sa valeur affective, critère non quantifiable puisque intime.

     Entre la culture et la valeur affective, la société « futuriste » (précisons qu’à aucun moment, Terry Bisson n’indique une date précise) a choisi la rentabilité. Une culture de l’immédiateté sans aucune mise en perspective. Des œuvres jetables auxquelles il est déconseillé de s’attacher.
    
     On peut évidemment regretter – c’est le seul bémol que j’avance –que l’auteur entremêle deux intrigues : une centrée sur le périple de Hank Shapiro et une autre procédant à un flash-back « historique » sur les tenants et les aboutissants de la procédure d’effacement. Ceci a tendance – c’est une impression personnelle, je le répète – à casser le rythme nonchalant et l’atmosphère qui mélange la dinguerie douce et la mélancolie.
Heureusement, ceci n’affaiblit pas le propos qui reste plus que jamais d’actualité.

« Il n’y a pas de feu sans bibliothèque. De vie sans mort, de liberté sans prison, de commencement sans fin. […] Un Immortel n’est que quelqu’un à qui on offre une seconde chance. »

hank-shapiro.jpg



















« Hank Shapiro au pays de la récup’ » [« The Pickup Artist », 2001] de Terry BISSON – Editions Denoël Lunes d’encre, 2003 (roman inédit traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Gilles Goullet)

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