Lundi 26 septembre 2011 1 26 /09 /Sep /2011 18:35

« L'alerte fut donnée à 13 h 02 précises. Le directeur de la police en personne téléphona au poste du seizième district et, quatre-vingt-dix secondes plus tard, les sonneries retentirent dans les salles et les bureaux du rez-de-chaussée. Elles vibraient encore lorsque le commissaire Jensen descendit. C'était un officier de police d'âge moyen, de corpulence ordinaire, au visage lisse et inexpressif. »

 

     Dévoué serviteur de l'État, le commissaire Jensen travaille au seizième district. Son quotidien n'est guère palpitant. Tout les matins, il quitte son appartement et emprunte l'autoroute encombrée par la circulation pour rejoindre son bureau. Tout les matins, il croise les poivrots arrêtés pendant la nuit, que l'on met dehors, afin de pouvoir nettoyer les cellules de dégrisement maculées de vomissures et de pisse. Parfois, il croise un cadavre, empaqueté dans sa housse. La routine, l'alcoolisme étant devenu avec les suicides et la dénatalité, un fléau social.

 

« La lettre arriva au courrier du matin. Jensen s'était levé tôt. Il avait préparé sa valise et se tenait déjà dans l'entrée, avec son chapeau et son pardessus, quand il entendit le claquement de la boîte aux lettres. Il se pencha pour ramasser l'enveloppe. Quand il se redressa, il sentit une vive douleur au diaphragme, du côté droit, comme si une perceuse avait tourné à grande vitesse dans ses entrailles. Il était tellement habitué à la douleur qu'il ne s'en soucia pas. »

 

     Jensen va mourir. À moins qu'une opération de la dernière chance ne lui sauve la vie. Pour cela, il doit quitter son pays, migrer à l'étranger le temps de la convalescence. À son habitude, il agit sans état d'âme, fait sa valise et prend l'avion, abandonnant le service. Il ne sait pas si ce départ sera temporaire ou définitif.

 

Meurtre31.jpg     Parallèlement au projet Le roman du crime développé avec sa compagne Maj Sjöwall, Per Wahlöö poursuit une carrière en solo. Auteur de quelques romans très politiques, à la limite du pamphlet, activité qui lui vaudra d'être expulsé de l'Espagne franquiste, il fait paraître, entre 1964 et 1968, un diptyque prenant pour personnage un enquêteur guère loquace : le commissaire Peter Jensen.

     Méthodique jusqu'à l'excès, tenace, Jensen est un laborieux. Armé de son bloc-note et d'un crayon, il se fait fort d'élucider les dossiers obscurs dont on le charge, poussant ses investigations jusqu'à leur terme, quitte à déplaire aux autorités.

     Sans esbroufe, ni pression violente sur les suspects, ni passion non plus, à un train de sénateur pour ainsi dire, Jensen interroge, dévoile les non-dits et fait émerger la vision d'un futur puisant ses racines dans la social-démocratie des années 1960. Car Meurtre au 31e étage et Arche d'acier ne sont pas que des romans policiers. L'enquête y sert surtout de prétexte pour élaborer une anticipation, support d'un discours très critique dont certains aspects semblent désormais prémonitoires.

 

     L'anticipation développée par Per Wahlöö lorgne nettement en direction de la dystopie. Il s'agit d'amplifier les dérives dont il perçoit les germes dans les années 1960. L'essor effréné de l'automobile individuelle, source de pollution et de surconsommation de l'espace au détriment des autres usagers. L'architecture urbaine rationnelle, conçue pour uniformiser l'espace afin de gommer les tensions, mais qui aboutit à tuer la sociabilité et les solidarités. La concentration des médias entre les mains de grands groupes capitalistes, ici poussée à l'extrême puisqu'une seule entreprise détient plus de 400 titres de presse. Une offre d'information stéréotypée, évitant d'aborder les sujets d'inquiétude ou de stress. La fusion de tous les partis politiques et de tous les syndicats en un large consensus (l'Entente) privilégiant un discours lénifiant axée sur la rentabilité, le bien être, les loisirs et la sécurité, ce qui contribue à nourrir l'abstentionnisme. L'usage de la drogue (on pense au LSD) pour contrôler la population.

     Bref, le futur imaginé par Per Wahlöö a toutes les apparences d'un cauchemar aseptisé que l'on croirait issu du programme du PS.

 

     Certes, on ne manquera pas de rétorquer à bon droit que certains aspects de cette dystopie sont désormais datés (contexte de guerre froide), que Per Wahlöö n'a pas pressenti la mondialisation, l'effondrement du communisme, le terrorisme islamiste, l'instrumentalisation des émotions pour justifier un discours sécuritaire et liberticide. Toutefois, on ne peut s'empêcher de trouver juste sa vision des tendances monopolistiques du capitalisme et de la conversion de la social-démocratie au social-libéralisme.

 

     Au final, le dyptique écrit par Per Wahlöö s'avère une réflexion salutaire et lucide, comme en témoigne l'ambigueté de l'ultime dialogue de Arche d'acier.

 

« Alors maintenant, vous allez socialiser notre société ?

Ça, vous pouvez en être sûr, Jensen. Et ce ne sera pas facile. Nous n'allons pas agir en toute innocence, nous. »

 

 

         

Archedacier.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Meurtre au 31e étage [Mord pa 31 : a Vaningen, 1964] de Per Wahlöö – Réédition Payot, collection Rivages/Noir, 2010 (roman traduit du suédois par Philippe Bouquet et Jöelle Sanchez)


Arche d'acier [Stalspranget, 1968] de Per Wahlöö – Réédition Payot, collection Rivages/Noir, 2010 (roman traduit du suédois par Joëlle Sanchez)

Voir les 0 commentaires
Ecrire un commentaire

Mardi 20 septembre 2011 2 20 /09 /Sep /2011 15:39

     1775, Mohawk Valley. Tribus iroquoises et colons européens vivent paisiblement, récoltant les fruits d’un métissage culturel et biologique harmonieux. Pourtant, l’équilibre reste fragile car la cupidité, l’appât du gain et la volonté de domination minent les acquis chèrement payés par les uns et les autres durant la guerre contre les Français. Les nuages de la tempête à venir s’amoncèlent déjà à l’Est dans les établissements du littoral. Un vent de liberté souffle, irrésistible. Il ne tardera pas à balayer l’Iroquirlande, bouleversant les amitiés toutes fraîches, les liens familiaux et les coutumes ancestrales.

 

« Deux tribus se disputaient la Terre. L’une habitait au nord du Saint-Laurent, l’autre au sud. Le Maître de la Vie, attristé par cette guerre, décida de descendre du ciel avec un mystérieux bagage. Le Maître de la Vie déroula la couverture et dedans il y avait une terre de délices, créée pour que tous y vivent dans l’abondance et qu’il n’y ait plus de motifs de combattre. Il posa le cadeau sur les eaux du Saint-Laurent, à égale distance des deux berges, et invita les hommes à s’y établir. Pendant de longues années, le peuple du Sud et le peuple du Nord vécurent en paix sur Manituana. Pour se parler, ils mélangèrent leurs langues, de sorte qu’aucune incompréhension ne puisse surgir. Les premiers enfants naquirent et beaucoup d’entre eux avaient leur père d’un peuple et leur mère de l’autre. Chaque famille voulait que les descendants apprennent d’abord la langue et les habitudes des aïeux. Ainsi, tandis que les fils grandissaient et parlaient la langue bâtarde qui n’était maternelle pour personne, les gens du Nord et ceux du Sud recommencèrent à se haïr. Ceux du Sud retournèrent dans le Sud et ceux du Nord dans le Nord. Seuls les enfants qui n’étaient d’aucun peuple restèrent sur Manituana, tandis que leurs parents se préparaient à combattre, pour décider qui d’entre eux garderait l’île. »

 

     Roman choral né des œuvres collectives de cinq auteurs italiens [1], Manituana délaisse le récit de la naissance d’une nation pour se concentrer sur son avortement. Des terres sauvages d’Amérique du Nord aux banlieues surpeuplées de Londres, des premières échauffourées entre patriotes et loyalistes à l’insurrection générale, puis à cette guerre pudiquement nommée d’indépendance, Wu Ming adopte le point de vue des vrais perdants du conflit : les Amérindiens.

 

     À l’instar de Valerio Evangelisti [2], de Sergio Leone ou de Howard Zinn [3], le collectif italien nous narre ainsi une version démythifiée de l’histoire des États-Unis. La guerre d’Indépendance américaine apparaît ici débarrassée de son imagerie édifiante – pour ne pas dire pieuse – et de ses épisodes glorieux. Ce conflit, officiellement mené pour défendre la liberté, le droit à la vie et au bonheur contre le despotisme, se révèle finalement un choc des civilisations visant à la domination, une lutte des classes pérennisant les inégalités sociales et une guerre civile divisant les communautés jusque dans leurs familles et leurs chairs.

 

     Récit d’aventure dénué de toute grandiloquence épique, Manituana ne manque toutefois pas de souffle. Les auteurs nous immergent sans transition au cœur du XVIIIe siècle, nous baladent des forêts d’Amérique du Nord aux salons de l’aristocratie en passant par les bas-fonds de l’East-End londonien. La richesse de la documentation rassemblée pour faire vivre ces lieux n’alourdit à aucun moment l’intrigue avec des détails superflus. D’une manière similaire, la variété des registres de langage fascine, même lorsque le collectif Wu Ming se permet quelques libertés avec la réalité historique, en empruntant à Anthony Burgess les tournures argotiques de son roman L’Orange mécanique. Les descriptions des combats impressionnent par leur brièveté, leur scénographie quasi-cinématographique et leur sauvagerie primitive. Les scènes de cour à Londres brillent par leur drôlerie et tournent en ridicule, à la manière des contes philosophiques, les us et coutumes de l’aristocratie anglaise.

 

     Par ailleurs, on s’attache au destin de personnages résolument humains, taraudés par le doute, animés par l’espoir de lutter pour une juste cause et en proie aux états d’âme de leur conscience. Joseph Brant Thayendanega, l’interprète indien, devenu chef de guerre et porte-parole de son peuple, Philip Lacroix, dit le Grand Diable, guerrier redouté et lecteur de Shakespeare et des philosophes des Lumières, Peter, le jeune métis et sa sœur Esther, tous s’éloignent des stéréotypes du roman-feuilleton. Ils prennent vie, fait et cause dans un combat que l’on sait perdu d’avance. Heureusement, Wu Ming nous épargne toute compassion complaisante en nous livrant un portrait nuancé et digne de chacun des personnages, et évite également l’écueil de l’angélisme.

     Paradoxalement utopique et lucide, à la fois digne et mélancolique, Manituana nous convainc sans peine : la mémoire des vaincus porte davantage d’espoir pour l’avenir que l’histoire écrite par les vainqueurs. Un monde meurt, cédant la place à un nouveau, et Wu Ming nous offre un livre généreux et politique dans la meilleure acception du terme.

« Mon nom est personne ou Wu Ming,
refaire le monde en le racontant. »

[1] Issu en partie du collectif Luther Blissett, à qui l’on doit notamment L’Oeil de Carafa, paru au Seuil, Wu Ming fédère cinq écrivains italiens rejetant le système de l’auteur-star. Activistes politiques pratiquant la « contre-information homéopathique », artistes protéiformes et théoriciens de la mythopoïèse (création des mythes), de la culture pop ou du copyleft (gratuité de la culture), les auteurs de Wu Ming démontrent que liberté et intelligence ne sont pas des vains mots.
Notons au passage que lorsqu’un membre du collectif signe seul un titre, le pseudonyme Wu Ming est suivi d’un numéro. On peut lire une chronique de Guerre aux humains.

 [2] Pour se faire une idée, on peut lire Anthracite et Nous ne sommes rien, soyons tout !

[3] Recommandons la lecture d’Une histoire populaire des États-Unis dont vient de paraître une adaptation sous la forme d’un roman graphique intitulé Une histoire populaire de l’Empire américain.

livre_livres_a_lire_manituana.jpg

 

 

 

 

 

Manituana (Manituana, 2007) de Wu Ming – Editions Métailié, août 2009 (roman inédit traduit de l'italien par Serge Quadruppani)

Voir les 0 commentaires
Ecrire un commentaire

Samedi 17 septembre 2011 6 17 /09 /Sep /2011 09:58

     Suède. Lors d'une opération de dragage, on remonte le cadavre d'une inconnue. Nue, avec des traces de strangulation autour du cou, la jeune femme semble avoir subie également des violences sexuelles. Des constatations confirmée par l'autopsie. La presse s'empare aussitôt de l'affaire qui fait rapidement les gros titres. Un tel crime n'est pas courant en Suède, pays réputé pour son calme et le caractère débonnaire de ses habitants. Une impression trompeuse...

     En collaboration avec la police locale, la brigade criminelle de Stockholm récupère l'enquête. Les indices sont minces, mais pour l'équipe de Martin Beck, patience et opiniâtreté ne sont pas de vains mots.

 

     Régulièrement, j'aime étoffer ma culture personnelle en retournant aux fondamentaux. L'exercice me paraît nécessaire, pour ne pas dire essentiel, lorsque l'on souhaite avoir un regard transversal sur un genre et lorsque l'on cherche à en jauger l'évolution, les continuités ou les ruptures.

     Roman à quatre mains, Roseanna est un texte fondateur de la littérature policière scandinave. Il introduit une rupture dans la tradition du roman à l'anglaise, jusque-là pratiquée dans ces contrées, et fonde le polar à la scandinave. Avant même Stieg Larsson, Arnaldur Indridason, et n'importe quel autre auteur nordique squattant les têtes de gondoles, Per Wahlöö et M. Sjöwall fixent sur le papier un type particulier de récit policier, se donnant pour but, au-delà de la simple enquête, de dévoiler la réalité sociale de leur pays : le prétendu « paradis suédois ».

     Couple à la ville, Wahlöö et Sjöwall partagent en effet la même vision de leur société. Leur projet se veut politique et contestataire. Il aboutit à la parution de dix titres entre 1965 et 1975 formant un ensemble appelé Le roman d'un crime.

 

     Mais venons-en à mon ressenti sur Roseanna. Je dois confesser avoir rencontré quelques difficultés au début. La faute à la lenteur, au caractère banal, finalement très prosaïque, des journée de Martin Beck et de ses coéquipiers. Loin des génies de la logique ou des enquêteurs surhumains, capables de résoudre un crime tout en sprintant sous les tirs, Beck se révèle un parfait monsieur tout le monde. Une vie de couple à l'étiage, des relations familiales aussi plates que l'encéphalogramme d'une limande et des douleurs pour seule compagnie. Pas très palpitant tout cela...

     Patient, méticuleux, entouré d'une équipe dévouée au service et à sa personne, un peu à la manière des flics du 87e district de Ed McBain aux dires des connaisseurs, Beck fait office de révélateur, témoignant de l'état de la société suédoise, de ses mœurs et de ses rapports sociaux. Du polar à niveau d'homme en quelque sorte.

 

     Ainsi peu à peu, je me suis attaché au personnage de Beck, me prenant au jeu de son enquête. Et le moins que l'on puisse, c'est que l'on est gâté. Durant près de six mois, tout y passe : interrogatoire, filature, coopération internationale, piège tendu au criminel. Le tout baigné dans une atmosphère grisâtre, très datée – années 1960 obligent –, avec cabines téléphoniques, mini-magnétophones, véhicules à l'avenant.

 

     Au final, je suis bien content de cette découverte. M'est avis que je lirai d'autres titres du Roman d'un crime dans pas longtemps.

PS : En vadrouillant sur le web, j'ai découvert que Roseanna avait fait l'objet d'une adaptation cinématographique en 1993. Un film réalisé par Daniel Alfredson. Le DVD est disponible uniquement en Scandinavie. Avis aux amateurs

 

Roseanna.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Roseanna [Roseanna, 1965] de Per Wahlöö et M. Sjöwall – Réédition Payot, collection Rivages/Noir, 2008 (roman traduit de l'anglais par Michel Deutsch, édition revue à partir de l'original suédois)

Voir les 0 commentaires
Ecrire un commentaire

Samedi 10 septembre 2011 6 10 /09 /Sep /2011 08:23

     Si haut que l'on soit placé, on n'est jamais assis que sur son cul.

 

     Telle semble être la philosophie de vie dispensée dans Bienvenue à Oakland. Des intentions que Eric Miles Williamson ne partage peut-être pas avec l'auteur de ces lignes. Peu importe, la lecture de son roman m'a fait cette impression. Et c'est la seule chose qui compte.

 

« Y a rien de plus beau que la volonté de vivre lorsqu'on baigne dans le désespoir absolu. L'espoir, c'est pour les connards. Il n'y a que les grandes âmes pour comprendre la beauté du désespoir. »

 

     Déclaration d'amour bordélique, dans le genre je t'aime moi non plus, chronique sociale en vrac, diatribe ordurière – tout le monde en prenant pour son grade –, lettre de menace, on hésite à qualifier Bienvenue à Oakland. Aussi doit-on se résoudre à le considérer comme un putain de coup de pompe au derche.

     Et ça fait du bien.

 

     Oakland. Toponyme de carte postale, situé de l'autre côté de la baie de San Francisco, autant dire l'envers du rêve américain. Un chancre purulent, noyé dans la grisaille, poussé là, tel un effet secondaire provoqué par les remèdes de cheval imposés par le capitalisme. Car s'il y a bien un lieu où la lutte des classes a encore une signification, c'est à cet endroit.

     Oakland. Sa trame urbaine oscillant entre friche délabrée, dépotoir, ghettos ethniques et bars crasseux. Des havres de tranquillité où il fait bon écluser quelques bières en compagnie de ses potes, après une journée éreintante. Des lieux où l'on aime s'invectiver et débiter des saloperies sur l'épouse d'untel, la coche, partie baiser ailleurs parce qu'il ne rentrait pas à l'heure.

     Oakland. Un melting pot de prolos, Blancs et Noirs, des trognes travaillées au marteau-piqueur, des types au tempérament trempé dans le béton du chantier où ils s'empoisonnent. Appelez-les comme vous voulez. Quart-monde, working poor, white trash. Une autre Amérique se dévoile, bien loin de l'univers de verre et d'acier des golden boys, du carton pâte du cinéma et des banlieues proprettes aux jardins bien rangés. Ici, on trime pour survivre et l'on finit par en mourir.

     Entre Irlandais, Philippins, Mexicains, Scandinaves, Italiens, Blancs et Noirs, on se côtoie mais on ne se fréquente pas forcément. On se respecte, en entretenant les préjugés racistes autour d'un verre. Même si la dèche prévaut, même si on sue sang et eau, il règne entre tous ces gens comme une décence commune que ne renierait sans doute pas George Orwell. Une fierté de sa condition. Un soupçon de dignité.

 

     Le narrateur de Bienvenue à Oakland, T-Bird Murphy, l'alter-ego de Eric Miles Williamson, n'a jamais vraiment quitté sa condition de prolo. S'improvisant écrivain, il nous raconte SA ville, SON quartier et SA vie. SES potes, mais aussi les enculés qu'il a pu croiser, tous figurent dans SON roman. Sous un autre nom, une identité fictive, un avatar littéraire. T-Bird n'hésite jamais à les consulter, à leur demander leur avis, même s'il sait qu'ils ne le liront jamais, ce roman. Ça, c'est pour les tapettes des beaux quartiers et les autres libéraux, bien au chaud dans leurs chaussures de marque.

 

     T-Bird/Eric Miles Williamson s'adresse à eux, à nous, lecteur lambda vautré dans notre confort bourgeois. On est insulté, secoué, malmené tout au long du roman. Et Bienvenue à Oakland nous cueille, là, au creux de l'estomac, d'un uppercut rageur.

 

« Ce dont on a besoin, c'est d'une littérature imparfaite, d'une littérature qui ne tente pas de donner de l'ordre au chaos de l'existence, mais qui, au lieu de cela, essaie de représenter ce chaos en se servant du chaos, une littérature qui hurle à l'anarchie, apporte de l'anarchie, qui encourage, nourrit et révèle la folie qu'est véritablement l'existence quand nos parents ne nous ont pas légué de compte épargne, quand on n'a pas d'assurance retraite, quand les jugements de divorce rétament le pauvre couillon qui n'avait pas de quoi payer une bonne équipe d'avocats, une littérature qui dévoile la vie de ceux qui se font écrabouiller et détruire, ceux qui sont vraiment désespérés et, par conséquent, vraiment vivants, en harmonie avec le monde, les nerfs à vif et à deux doigts de péter un câble, comme ces transformateurs électriques sur lesquels on pisse dans la nuit noire d'Oakland. »

 

ps : On peut retrouver une autre tranche de vie de T-Bird dans Gris-Oakland, paru précédemment chez Gallimard/La noire. Par ailleurs, Eric Miles Williamson est l'auteur de Noir béton.

 

bienvenue-a-Oakland.jpg

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bienvenue à Oakland (Welcome to Oakland, 2009) – Eric Miles Williamson – Éditions Fayard, 2011 (roman inédit traduit de l'anglais [États-Unis] par Alexandre Thiltges)

 

Voir les 0 commentaires
Ecrire un commentaire

Jeudi 21 juillet 2011 4 21 /07 /Juil /2011 15:25

     Rupture de ma pause estivale. La faute à un roman suffisamment bouleversant (je suis une petite nature, je sais) pour que j'en fasse part ici-même.

     Paru il y a quelques années dans la collection dirigée par Gilles Dumay chez Denoël, Un amour d'outremonde ne paie pas de mine. Illustration de couverture dans des tons bleutés tirant sur le violet, où on distingue un dessous de pont encombré d'un bric à brac bon à jeter. Bandeau rouge tape-à-l'œil figurant une accroche putassière, je cite : Kurt Cobain, body-snatchers, sex, drugs & rock'n'roll. Pas vraiment de quoi céder à la compulsion. Et pourtant... Le roman de Tommaso Pincio, le Thomas Pynchon transalpin, mérite bien plus qu'un froncement de sourcil.

 

     Œuvre ambitieuse, décalée, oscillant sans cesse entre le drame – ce qu'elle est au final – et la comédie – dans le genre douce dinguerie –, Un amour d'outremonde revisite un mythe moderne : celui de Kurt Cobain. Un peu à la manière de Michele Mari – on va finir par croire que les auteurs italiens aiment batifoler avec la culture de masse et ses hérauts –, Tommaso Pincio nous raconte de l'intérieur, l'enfance, les errements de l'adolescence, puis la mort du chanteur de Nirvana. Peu de faits en rapport avec sa carrière musicale. Tout au plus, trouve-t-on quelques dates, quelques allusions à des tournées et à des albums, mais pas davantage. La réalité officielle des événements n'intéresse pas Tommaso Pincio, pas plus que la divulgation des secrets d'alcôve. L'auteur italien leur préfère la fantasia de l'imaginaire et les fulgurances poétiques.

 

« Dans ce roman, les personnes, les événements et les lieux ne correspondent en aucun cas à des personnes et à des événements du monde réel. La vérité biographique n'existe pas, et même si elle existait, nous ne saurions qu'en faire. »

 

     À bien des égards, on pourrait surnommer le livre de Tommaso Pincio dans la tête de Kurt Cobain, tant le chanteur de Nirvana, auquel le roman est dédicacé, hante ses pages. Une présence éthérée, même s'il intervient en chair et en os au cours de l'histoire. L'intrigue est d'ailleurs assez difficilement racontable, Homer B. Alienson, son narrateur, contribuant à en flouter les contours. Confession intime, délire de drogué ou banale affabulation d'un solitaire névrosé, on hésite à qualifier son propos.

     Homer nous dévoile son enfance, balloté entre père et mère, sa passion pour les jouets de science-fiction, dont il tire un revenu arrivé à l'âge adulte, en les revendant à d'autres inadaptés sociaux. Il nous confie ses névroses, en particulier sa peur panique de devenir différent, remplacé par un extra-terrestre pendant son sommeil, une frayeur provoquant une insomnie de dix-huit années. Il nous fait part enfin de sa rencontre avec Kurt, sous un pont pendant la nuit, prélude à une longue amitié, et à un « arrangement » avec la vie destructeur.

     Et peu à peu, les trajectoires de Homer Boda Alienson et de Kurt Cobain se fondent dans un même destin. On s'interroge. Est-ce Boda qui parle ou Kurt ? Boda est-il réel ? Confus, on avance des hypothèses. On spécule. Peine perdue. Mieux vaut se laisser porter.

 

     Au-delà des réponses à ces questions, Un amour d'outremonde dresse le portrait douloureux d'un inadapté social, un écorché vif, en quête d'amour. Une communion réciproque, totale, sans aucune arrière-pensée. On est immergé dans son esprit, dans ses obsessions et ses addictions. Sur ce dernier point, à l'instar de Substance mort de Philip K. Dick, le roman de Pincio décrit de manière bien plus convaincante que bon nombre de campagnes contre la drogue, les méfaits des substances stupéfiantes.

 

     Mais surtout, on est troublé par l'acuité du style de l'auteur, par le regard de Boda/Kurt sur le monde, empreint de détresse, d'absolu et de folie.

     Bref, on reste longtemps hanté par ce roman qui, une fois la dernière page tournée, nous laisse épuisé, entre éblouissement et tristesse. Et même si rien n'est vraiment réel, Un amour d'outremonde apparaît comme bien plus authentique et sincère que bon nombre d'ouvrages documentés consacrés à Kurt Cobain et au mouvement grunge.

 

Ps : On peut lire en français deux autres romans de Tommaso Pincio. L'un est disponible chez Folio/SF (Le silence de l'espace), l'autre vient de paraître aux éditions Asphalte (Cinacitta - mémoire de mon crime atroce).

 

Un-amour.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un amour d'outremonde (Un amor dell'atro mondo, 2002) de Tommaso Pincio – Éditions Denoël, collection Lunes d'Encre, 2003 (Roman inédit traduit de l'italien par Eric Vial)

Voir les 1 commentaires
Ecrire un commentaire
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés