Vendredi 22 février 2008 5 22 /02 /Fév /2008 16:38

Robin Cook, à ne pas confondre avec son homonyme américain, faiseur de thrillers médicaux, était un auteur britannique de polars bien noirs dont les qualités ont été louées en son temps par Jean-Patrick Manchette. Je sais ; ceci ne constitue pas un critère incontestable pour porter un auteur au firmament de la Grande Littérature. Qu’importe. Cook demeure à mes yeux un excellent auteur dont il convient de découvrir les mérites amplement supérieurs à ceux de son homonyme états-unien. Je profite donc, de la chronique mise en ligne sur ce site pour faire œuvre de prosélyte.

« Quelque chose de pourri au royaume d’Angleterre » est à la fois une satire sociale et un texte de politique fiction qui lorgne fugitivement vers l’aspect dystopique de la Science Fiction. Les critiques anglais n’ont d’ailleurs pas manqué d’opérer le rapprochement avec un autre ouvrage britannique hautement politique et dystopique. Vous l’aurez compris ; il s’agit de « 1984 » de George Orwell.
Mais revenons à « Quelque chose de pourri au Royaume d’Angleterre ». Richard Watt, le narrateur, vit en exil avec sa femme dans un village d’Italie depuis que le climat est devenu trop malsain au Royaume-Uni. Le premier ministre Jobling a, en effet, décidé d’imprimer au pays un tournant radical en appliquant son programme du Nouvel Elan qui consiste, ni plus ni moins, à installer un régime de nature socialiste en Angleterre. En fait, une véritable démocratie populaire avec système totalitaire intégré. Cette décision ne rencontrant pas l’enthousiasme général, l’Ecosse et le Pays de Galles n’ont pas tardé à faire sécession et, à l’instar de nombreux autres membres de l’intelligentsia britannique, Watt a déserté le navire avant qu’il ne sombre. Il se pourrait malheureusement bien que le naufrage le rattrape car Jobling a fait de son extradition une affaire personnelle.

Dédié à toutes les victimes, ce roman est une charge lourde, qui confine au véritable règlement de compte contre le conformisme social anglais [Cook règle en bloc ses comptes avec son milieu social et son pays dans ses premiers romans]. A la différence de Orwell, le totalitarisme n’est pas fermement installé ici mais en voie de pérennisation. Cependant, la critique n’a pas totalement tort de le rapprocher de l’œuvre maîtresse d’Orwell car c’est vers une certaine forme de dictature moustachue, parée des oripeaux socialistes, que regarde ce roman daté de 1970.

Dans la première partie, nous suivons de loin avec le narrateur les développements du totalitarisme en Angleterre. Une chape de plomb semble être tombée sur son pays natal et il ne cesse de s’étonner et de s’inquiéter de l’étonnante passivité de ses compatriotes. En effet, la population semble avoir accepté sans rechigner une autre logique comme si celle-ci était un prolongement naturel de la Démocratie et elle s’est adaptée au nouveau paradigme qui en est issu. La bonne société anglaise progressiste, elle, préfère s’accommoder paisiblement de l’ordre rétabli, en fermant les yeux sur les crimes perpétrés par le régime. A l’heure de la guerre contre le terrorisme, du choc des civilisations et de la tolérance 0, la pertinence du regard de Cook résonne cruellement pour nous rappeler que la contre-révolution avait déjà gagné en 1970. Cette partie, portée par un style volontiers lyrique, est la plus chaleureuse. Pourtant, déjà se mettent en place les éléments du futur retour à la réalité pour Watt et sa femme.

Dans la seconde partie, le couple doit retourner en Angleterre. La parenthèse italienne est fermée, commence l’implacable face à face avec la dictature. La prose devient plus froide, l’opposition féroce et la violence s'exprime ouvertement. Avec Orwell, le totalitarisme n’avait pas de visage. C’était une machine incarnée par l’image de Big Brother. Chez Robin Cook, il endosse la personnalité médiocre et méprisable des supplétifs qui se sont engagés à son service. Ces êtres veules, ces falots et ratés de la vie n’ont rien de surhumains. Ils sont totalement inscrits dans la normalité et l’on pourrait les rencontrer au coin d’une rue, voire discuter avec eux dans une file d’attente. Insidieusement, c’est le fait de résister qui devient anormal. Néanmoins, Watt est un battant qui ne se rendra pas. On est d’ailleurs étonné de sa détermination et de sa faculté de résistance. Et finalement, s’il finit par céder c’est que : « Tant que je pus me battre, je leur résistais, et quand je m’effondrais, ce fut parce que mon corps n’en pouvait plus, et en aucune façon parce que j’avais épuisé ma réserve de haine
. »

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Quelque chose de pourri au Royaume d’Angleterre (A State of Denmark, 1970) - Robin Cook - Réédition Rivages/Noir, 2005 (traduit de l'anglais par Jean-Paul Gratias)
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Samedi 2 février 2008 6 02 /02 /Fév /2008 17:43

« Assis à son bureau, il regarda avec lassitude les enfants sortir un à un de la classe. Ce trimestre au moins, il lui paru raisonnable de présumer qu’aucune des filles n’était enceinte. »

Ce il, dressant ce constat cynique, s’appelle John Grant.
Petit instituteur banal, Grant est sous contrat avec le gouvernement qui l’a missionné afin d’éduquer la faune enfantine de l’Outback australien. Mais la fibre éducative et ses tracas quotidiens ne constituent pas le sujet du roman car, au moment où le récit commence, John se réjouit à la perspective des vacances qui s’offrent à lui. Le trimestre vient de s’achever et, enfin, il va pouvoir délaisser pendant six semaines ce coin paumé, surchauffé et poussiéreux qu’il hait prodigieusement. 

« Six semaines au bord de la mer, le simple plaisir de s’allonger dans l’eau et de détremper la poussière qui s’était infiltrée à l’intérieur de son être. »

Six semaines, c’est à la fois, beaucoup et peu pour John.
Pour tout dire John Grant est sans illusion quant à l’avenir de ses élèves. Ce n’est pas la vocation qui l’a guidée en ces lieux désertés par la logique dans son acception commune. Juste l’obligation de rembourser auprès du ministère de l’éducation un emprunt pour payer ses études. Dès que sa période de deux ans sera achevée, il s’envolera définitivement vers d’autres cieux plus proches d’une petite amie en robe blanche et de l’océan. De toute façon, qu’est-ce qui le retient mise à part cette obligation professionnelle ? Certainement pas l’amour des lieux – une steppe qu’égayent à peine quelques touffes d’herbes étiques - et de ses habitants.

« Rares sont les bienfaits de la civilisation dans les villes isolées de l’Ouest : il n’y a pas de tout-à-l’égout, pas d’hôpital, rarement un médecin ; les aliments, après de longs transports, sont insipides et peu variés ; l’eau a mauvais goût ; l’électricité est réservée à ceux qui peuvent se permettre d’installer leur propre groupe électrogène ; les routes sont quasi inexistantes ; il n’y a aucun théâtre, aucun cinéma et seulement quelques salles de bal. Une seule intrusion tolérée du progrès, enracinée sur des milliers de kilomètres à l’est, au nord, au sud et à l’ouest du Cœur mort empêche la population de sombrer dans la démence la plus absolue : la bière est toujours fraîche. »

Equipé de ses lunettes de soleil et de ses deux valises, c’est donc sans un regard en arrière que John embarque dans le train à destination de Bundanyabba (Yabba, la meilleure ville du monde comme l’appelle ses habitants) d’où il prendra l’avion pour Sydney. Quelques heures à tracer la route dans un paysage désertique et monotone.

Bien entendu, le programme va quelque peu déraper et ses vacances de rêve vont virer au cauchemar éveillé.

Je ne connaissais pas Kenneth Cook mais la lecture rapide de la première page de « Cinq matins de trop » m’a littéralement happée et je n’ai finalement lâché le livre qu’une fois la dernière page tournée.
Ce roman est une claque. Avec un art consommé de la description, en usant de phrases courtes et avec une ironie incisive, Kenneth Cook nous dépeint un pays complètement dingue. Il y embarque ce pauvre John Grant dans une sorte de quête initiatique à l’envers (par principe, on doit ressortir plus fort d’une quête). Picaresque diront certains. Sans doute. Peu à peu l’univers familier de Grant devient le plus logiquement du monde cauchemardesque. Sa dérive est implacable et les minces espoirs de l’instituteur de se sortir indemne de la situation épouvantable dans laquelle il s’est lui-même jeté, sont malmenés, minés, renversés puis finalement pulvérisés. Noyé par des litres de bière, à la fois acteur et spectateur, John Grant perd pied et il fait l’apprentissage d’un aspect de son pays qu’il avait vu sans jamais vraiment le regarder. A force de lâcheté, de faiblesse, il s’enfonce davantage jusqu’au bord de l’abîme, abîme dont il ne fera pas l’économie car le récit de Cook est impitoyable pour Grant.

Tristes Antipodes. Quel pays étrange que cet Outback. Cook le décrit avec ses habitants sans aucune compassion ni concession et sans donner l’impression de forcer le trait également. Il ne lésine à aucun moment sur le caractère sordide des situations et ne nous épargne rien des rencontres, des beuveries et de l'avilissement de Grant. A ce propos, la scène de chasse aux kangourous est à proprement parlé hallucinante.

« Je comprends à peu près comment l’ingéniosité peut permettre à un homme de sortir grandi ou avili d’une même situation.

Je comprends à peu près comment, même s’il choisit la bassesse, les événements qu’il provoque peuvent encore se souder en un plan raisonnable auquel se raccrocher, s’il le souhaite.
Ce que je n’arrive pas du tout à comprendre – il déplaça son regard des étoiles à l’obscurité de la plaine, puis à nouveau sur les étoiles - , ce que je n’arrive pas du tout à comprendre, c’est ce qui m’a permis d’être en vie et de savoir de telles choses…
…Mais j’ai l’impression que je le saurai probablement un jour. »

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« Cinq matins de trop » [« Wake in Fright », 1961] de Kenneth COOK - Editions Autrement, 2006


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Vendredi 25 janvier 2008 5 25 /01 /Jan /2008 15:03
« Mon nom est personne
ou Wu Ming,
refaire le monde en le racontant.»

Wu Ming est né en 1999. 
Wu Ming n’est pas un, mais plusieurs. 
Wu Ming est le nom d’un collectif composé de cinq activistes bolonais, pour ce que l’on peut en savoir. 
Wu Ming est une expérimentation pour entrer en dissidence et rejeter le système de l’auteur star. Wu Ming a écrit collectivement « Q » [traduit en français sous le titre moins percutant : « L’œil de Carafa], « 54 » et a collaboré sur d’autres textes. 
Wu Ming a aussi écrit en solo, en particulier Wu Ming 1, 2 et 5. Wu ming ne fait pas qu’écrire des romans ; il a écrit aussi le scénario d’un film et a inspiré le groupe folk-rock Yo yo Mundi
Wu Ming théorise beaucoup (la création des mythes) et milite sur des sujets aussi essentiels que les médias, la culture pop, la gratuité de la culture. 
Wu Ming est un foyer bouillonnant de création dans la musique, la vidéo, le cinéma et l’Internet. 
Si vous trouvez que je répète beaucoup le pseudonyme collectif Wu Ming, c'est normal puisque c'est volontaire.
Cette brève chronique est consacrée au roman Guerre aux humains de Wu Ming 2.
 
« La masse des hommes mène des vies d’un désespoir tranquille. »
 
Raconter, ne serait-ce que succinctement, «  Guerre aux humains » c’est s’exposer inévitablement au risque de lister une galerie d’individus, à la fois étranges, inquiétants, absurdes et pourtant très proches de nous dans leurs attentes, besoins, idéaux et désespérantes prévisibilités. On pourrait facilement succomber à une sourde et tenace dépression en refermant ce livre. Et puis non, prenons le parti d’en rire comme nous y invite Wu Ming 2 en écrivant cette farce satirique qui n’est pas dépourvue, à l’occasion, de quelques belles scènes contemplatives.

D’abord il y a Marco qui a décidé de rompre avec la société consumériste qui à ses yeux, s’achemine résolument vers sa fin définitive : celle du genre humain. Larguant les amarres avec sa famille, ses amis et son passé, iI décide de se retirer dans une grotte afin de semer les graines d’une nouvelle civilisation, troglodyte et calquée sur la pensée de Henri David Thoreau. Mais sa proposition utopique ne rencontre pas vraiment le succès escompté et Marco passe surtout pour un original, voire un emmerdeur car il n’arrive véritablement pas à couper définitivement tous les ponts. Trop d’empathie pour l’espèce humaine, peut-être ?

Puis, il y a Gaia Beltrame qui tient un bar bibliothèque à Castel Madero, bar dont le concept est aussi limpide que ruineux : faire crédit à qui emprunte un livre à lire. Castel Madero est, au passage, l’archétype du petit village de l’Apennin, désert rural à la population vieillissante ou célibataire, parfaite illustration du théorème suivant : dans un petit village de mille habitants, doté d’une mairie, d’un cinéma et d’un distributeur de billets, le nombre de bars est toujours supérieur ou égal à trois. Un pour les vieux, un avec tabac, un pour la racaille. Cependant, Gaia n’a plus la tête à son travail depuis qu’elle a égaré Charles Bronson… son saint-bernard âgé de cinq ans.

Et puis, il y a Jakup Mahmeti, l’immigré albanais qui a réussit. Passé du statut de simple dealer à celui de caïd, il souhaite désormais investir dans les combats clandestins de chiens, voire dans les combats entre chien et homme, comme au temps jadis des gladiateurs. Le chantier de l’autoroute n’est pas avare en immigrés que ses sbires savent rabattre de façon convaincante. Sinon, il reste la clientèle fascisante d’un club culturiste un peu louche pour remédier à la carence des vocations.

Et puis, il y a cette mystérieuse armée madéroise de Libération animale, à l’effectif considérable de trois membres. S’inspirant d’un mauvais roman de SF d’ Emerson Krott (« L’Invasion des humains », Galaxie 1981), dont des extraits s’intercalent régulièrement dans le récit, ses combattants ont planifié la guerre contre les humains, en commençant par les chasseurs du cru. Ils tranchent ainsi dans le vif du terroir local à coups de hache.

On pourrait continuer d’allonger la liste en évoquant ce sanglier fou à la recherche de pommes à glaner ; ce carabinier corrompu que la bête éventre ; son supérieur hiérarchique féru de sports extrêmes ; ces alcooliques en pagaille qui squattent les tables du bar Beltrame ; ces chasseurs sur la défensive, prêts à se faire justice eux-mêmes, cette petite vieille chapardeuse, ma foi fort sympathique ; ces jeunes adeptes satanistes, capotes et crucifix compris… 

On pourrait rallonger ainsi la sauce longtemps. Cela ne ferait que confirmer le mélange de dinguerie et de choses bien plus graves qui ressort à la lecture de « Guerre aux humains ». Par contre, cela ne dirait rien de la relative déception qui, au final, finit par l’emporter sur le sourire complice. 

Le roman de Wu Ming 2 n’est pas sans rappeler d’autres titres au propos déjanté ; par exemple « Le lézard lubrique de Melancoly Cove » de Christopher Moore. Mais il manifeste une maîtrise globale du récit un sacré cran en-dessous. Pour tout dire, l’écriture est hachée, pour ne pas dire syncopée. On se laisse gagner inexorablement par une forte impression de foutoir qui irrite à la longue. On n’arrive pas à se départir du sentiment tenace que le fil directeur de l’intrigue n’existe pas, que la cohérence de la narration n’est pas la préoccupation principale de l’auteur ; ce que confirme d’ailleurs une postface intitulée générique, où celui-ci révèle les sources très hétérogènes de son expérimentation littéraire.

Bref, « Guerre aux humains » promet plus qu’il ne donne. Reste quand même quelques descriptions d’une nature qui reste merveilleuse malgré les déprédations de l’humanité. Mais qu’est-ce que la nature sans le regard de l’homme pour la contempler ?
 
Dommage. Peut-être « New Thing » de Wu Ming 1 est-il plus engageant ? C’est en tout cas, ce que laissent penser certains échos plus positifs…
Affaire à suivre comme on dit.

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« Guerre aux humains » [« Guerra agli umani », 2003] de Wu Ming 2 - Edition Métailié - Bibliothèque italienne, 2007 (traduit de l'italien et présenté par Serge Quadruppani)
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Dimanche 20 janvier 2008 7 20 /01 /Jan /2008 18:26
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Un appareil numérique merdique.
Un photographe âgé de cinq ans.
Et puis le hasard.

J'enrage...
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Dimanche 13 janvier 2008 7 13 /01 /Jan /2008 14:27

« Quand il se réveillait dans les bois dans l’obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l’enfant qui dormait à son côté. Les nuits obscures au-delà de l’obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d’avant. Comme l’assaut d’on ne sait quel glaucome froid assombrissant le monde sous sa taie. »

Un homme, un enfant avec pour unique bagage le contenu d’un caddie.
Un père et son fils qui marchent sur la route, à la fois fil conducteur du récit et ligne de fuite pour eux. Nous ne saurons rien de plus, ni sur le passé des deux survivants, ni sur l’origine de la fin de l’humanité.
L’homme et l’enfant traversent un paysage calciné. Ensemble, ils marchent vers le sud. Vers la côte. Vers l’espoir, peut-être.
Toujours sur la route.

« Sur cette route il n’y a pas d’homme du Verbe. Ils sont partis et m’ont laissé seul. Ils ont emporté le monde avec eux. Question : Quelle différence y a-t-il entre ne sera jamais et n’a jamais été ? »

Du passé, ce qui a été, il ne reste rien. Ou si peu.
Juste des vestiges, même pas des reliques.
Des villes pillées et désertées ; des maisons éventrées, leurs œuvres vives exposées à la pluie et au vent ; des épaves de véhicules attaquées par la rouille ; des friches incultes souillées par la cendre ; des squelettes d’arbres charbonneux qui hachurent l’horizon, des carcasses animales et humaines desséchées ; un monde ossifié sous un soleil blafard.
Des descriptions dépouillées jusqu’à l’épure. Economie de mots, maximum d’effet.
Et la route.

« L’enfant lui posait parfois des questions sur le monde qui pour lui n’était même pas un souvenir. Il avait du mal à trouver une réponse. Il n’y a pas de passé. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Mais il avait renoncé à lui dire des choses de son invention parce que ces choses-là n’étaient pas vraies non plus et ça le mettait mal à l’aise de les dire. L’enfant avait ses propres illusions. Comment est-ce que ça serait au sud ? Y aurait-il d’autres enfants ? Il tentait d’y mettre un frein mais son cœur n’y était pas. Qui aurait eu le cœur à ça ?»

Quelques souvenirs d’avant hantent l’homme, mais l’enfant est vierge de ceux-ci.
Vagues clichés d’antan, ultimes touches colorées dans un environnement désespérément gris.
Ce sont désormais des fables, un pâle reflet du monde d’avant, de toute manière condamné à disparaître avec l’homme.
Mais pas la route.

« Aucune liste de choses à faire. Chaque jour en lui-même providentiel. Chaque heure. Il n’y a pas de plus tard. Plus tard c’est maintenant. »

L’existence réduite à l’essentiel : manger, dormir, se protéger des intempéries.
Marcher sans cesse, par étapes.
Economiser ses forces, sans oublier de chercher de quoi survivre : des boîtes de conserve rescapées, des grains tamisés, des fruits déshydratés, de l’essence éventée, des balles pour le revolver et d’autres objets manufacturés à faible valeur joutée mais à haute valeur vitale.
Des blocs de texte qui rythment la marche. Des dialogues brefs qui expriment eux-aussi l’essentiel de la vie.
Sur la route.

« On n’est pas des survivants. On est des morts vivants dans un film d’horreur. »

Marcher encore. Impossible de s’arrêter ou pas trop longtemps car les autres guettent.
Les autres survivants. Les méchants.
Une humanité retournée au stade des chasseurs-cueilleurs. Chasseurs de viande humaine et cueilleurs des derniers fruits de la civilisation, glanés dans les ruines ou dérobés à son prochain : des concurrents dans la course à la vie. Des prédateurs, bourreaux et victimes confondus.
Seuls contre tous, l’homme et l’enfant marchent. L’angoisse leur noue les tripes. Le péril est réel et imprévisible.
Pourtant l’espoir n’a pas déserté complètement le cœur de l’enfant. Peut-être, y a-t-il encore un autre homme et un autre enfant qui vivent ailleurs.
Peut-être même au bout de la route.

« Il n’y a pas de dieu et nous sommes ses prophètes. »

Qu’est-ce qui les fait encore avancer ? En-dehors du mouvement mécanique de leurs pas. Qu’est-ce qui les porte toujours en avant ?
L’instinct de conservation ?
La foi tout simplement. Marcher est un acte de foi.
Mais Dieu est mort. Et de toute manière « Là où les hommes ne peuvent pas vivre les dieux ne s’en tirent pas mieux. »
Pourtant le monde recèle encore de nombreuses merveilles pour qui sait regarder. Pour qui croit.

« Il faut que tu portes le feu.
Je ne sais pas comment faire.
Si, tu sais.
Il existe pour de vrai ? Le feu ?
Oui, pour de vrai.
Où est-il ? Je ne sais pas où il est.
Si, tu le sais. Il est au fond de toi. Il y a toujours été. Je le vois.
»

«La Route» [«The Road», 2006] de Cormac McCarthy - Editions de l'Olivier, 2008 (traduit de l'anglais [Etats-Unis] par François Hirsch)

 

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