Vendredi 30 mars 2012 5 30 /03 /Mars /2012 09:18

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     Les lecteurs de ce blog savent ô combien l'aventure viking, l'univers des sagas et la société scandinave me passionnent. Certes, pas au point de me laisser pousser la barbe et de sacrifier à quelque culte païen. Une passion ne se cantonnant pas uniquement aux terres nordiques, mais me faisant embrasser un vaste espace civilisationnel (barbarisme de rigueur), entre Baltique et Méditerranée, entre mythes et Histoire. Cette période de transition entre monde païen et Chrétienté.

     Bref, comme l'escomptent les lecteurs de ce blog, je crains avoir perdu une fois de plus tout sens critique...

 

     Bande dessinée issue des œuvres de Talijantic et Runberg, Hammerfall est ancré de plain-pied dans cette période. Du premier, la quatrième de couverture m'apprend qu'il a scénarisé « Orbitales », une série de S-F au graphisme attrayant dont les aventures ne sont pas sans rappeler un tantinet celles du duo Valérian et Laureline.

     Le second, je ne connaissais pas. Mais je dois confesser avoir été séduit par son trait inspiré de l'école franco-belge, je pense ici en particulier à la série « Les Héros cavaliers », lorsque Michel Rouge œuvrait au dessin.

     Dupuis venant de rééditer les quatre épisodes de Hammerfall dans une intégrale bénéficiant d'un traitement de qualité et de quelques croquis dénotant d'effets de stylisation assez réussis, j'ai donc succombé sans coup férir.

 

     Quid de l'histoire ?

     Fin du VIIIe siècle. Un raid des hommes du Nord aboutit au vol de reliques précieuses jusque-là conservées précieusement au monastère de Jarrow. Ce forfait est le point de départ d'une saga épique, mettant en scène Charlemagne, un clan viking et les dieux du panthéon nordique, scandinaves et germains confondus, et pour cause...

     On suit ainsi deux trames : l'une en terre scandinave et l'autre dans le royaume franc, où Charlemagne est confronté à une énième révolte saxonne.

 

     Autant le dire tout de suite, je considère Hammerfall comme une grande réussite. Le fond comme la forme, l'Histoire comme la fiction, les deux auteurs restituent avec vraisemblance et talent l'époque. S'ils se veulent les plus proches possibles du fond historique (pas ou peu de fantasmes sur les vikings, les Saxons et les Francs), Runberg et Talijantic n'en oublient pas la forme : celle de la saga.

     Récit aventureux animé par la vengeance, les actes héroïques et une bonne dose de fatalisme, Hammerfall ne ménage que peu de répit au lecteur, laisse libre cours à une fantasy inspirée des mythes nordiques.

Ainsi, les divers acteurs historiques, mythiques et fictifs de cette série accomplissent-ils leur destin, leur propre récit se mêlant, voire se confondant, avec celui de la Grande Histoire.

     Seul bémol pour tempérer mon enthousiasme : un dénouement un tantinet bâclé. Pourtant, la matière ne manquait pas pour conférer à l'histoire de Runberg et Talijantic l'ampleur dramatique lui faisant défaut.

 

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Hammerfall de Boris Talijantic et Sylvain Runberg - Editions Dupuis, mars 2012

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Samedi 24 mars 2012 6 24 /03 /Mars /2012 10:22

 

« Elle était là quand je me suis réveillé, je le jure. L'intuition. »

 

     Conrad Metcalf n'aime pas que l'on empiète sur ses plates-bandes. Dans son domaine, c'est un as de l'investigation. Du moins, est-ce ainsi qu'il aime s'imaginer, et ce ne sont pas ses clients qui diront le contraire. Ils n'ont pas intérêt...

     Metcalf ne nourrit aucune illusion. La société est un égout à ciel ouvert charriant des étrons humains. Les notables, les bourgeois ne valent guère mieux que la racaille. Tous des truands en costume !

     Mais Metcalf a des principes. Lorsqu'on lui confie une affaire, il va jusqu'au bout. En vrai dur à cuire, il ne lâche pas le morceau. Et plus on lui met de bâtons dans les roues, plus l'enquête devient obscure, plus il se montre acharné. Telle est l'image qu'il se fait de son boulot d'inquisiteur privé.

 

« Malgré les deux ou trois couches de textile qui nous séparaient, je jure que je sentis ses mamelons me gratter les côtes comme des allumettes au soufre. »

 

     On l'aura compris, avec Flingue sur fond musical Jonathan Lethem braconne sur les terres du roman noir américain. La référence à Chandler saute aux yeux de l'amateur. Elle est d'ailleurs assumée dès la dédicace.

     Avec ce premier roman, Lethem ne se cantonne toutefois pas au pastiche. Il agglomère des ingrédients SF à son intrigue, accouchant d'une sorte d'hybride à la gouaille réjouissante, où abondent les descriptions savoureuses, les dialogues sarcastiques et les situations croquignolesques.

 

« C'était une quinquagénaire avec de beaux restes, soit une trentenaire déjà faisandée. Je penchais plutôt pour la seconde hypothèse. »

 

     L'omniprésence de l'humour semble en effet la caractéristique principale d'un récit lorgnant au moins autant sur Chandler que sur Dick. Lethem transpose les ressorts et les archétypes du polar dans un univers de SF. Truands, flics – pardon, inquisiteurs – véreux, femmes fatales et privés évoluent ainsi dans un cadre dystopique, une sorte d'État totalitaire droguant ses citoyens à l'Oubliol, substance en vente libre dans les pharmacies. De même, la radio diffuse des nouvelles musicales en lieu et place des informations, histoire d'apaiser les esprits (un procédé que l'on retrouve dans Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques).

     Et si jamais quelque fâcheux vient à perturber l'ordre, le bureau d'Inquisition s'empresse de lui retrancher quelques points de karma sur sa carte. Un avertissement pour le ramener à la raison. La congélation en guise de viatique pour les zéros karmiques.

 

« Quand j'avais choisi ce métier, j'avais cru bêtement que le jeu consistait à reconnaître un coupable dans une brochette d'innocents. En vérité, il s'agissait plutôt de repérer des innocents dans une foule de salopards. Et de les sauver si possible. »

 

     Cependant, ce monde ne manque pas aussi de bizarreries et de zones d'ombre. Loin d'être lisse et policé, il donne plutôt l'impression d'une jungle sillonnée de prédateurs impitoyables. Grâce à une thérapie évolutive, les nourrissons et les animaux accèdent au statut de citoyens. Bébétêtes, le cigare au coin de la bouche et kangourous armés, en imperméable mastic, arpentent les rues de la cité, alimentant la chronique du crime organisé et contribuant à la mauvaise réputation de certains bars. Les bourgeois peuvent s'offrir les services de domestiques animaux (et non le contraire), histoire de tenir propre leur maisonnée, et plus si affinité, nourrissant ainsi leurs penchants zoophiles refoulés.

 

     Bref, Flingue sur fond musical s'avère une lecture fort sympathique. Un OLNI au phrasé joliment troussé, à l'intrigue certes archétypée, mais les références sont assumées. Un roman à lire le sourire aux lèvres, sans se forcer, tant le style de Jonathan Lethem est accrocheur.

 

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Flingue sur fond musical (Gun, with occasional music, 1994) de Jonathan Lethem - Editions J'ai Lu, 1996 (roman inédit traduit de l'anglais [Etats-Unis] par Francis Kerline)

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Mercredi 21 mars 2012 3 21 /03 /Mars /2012 18:15

     Envie de dépaysement ? Le Tibbar, contrée sise entre Neverwhere et Nehwon, vous tend les bras. Ses paysages pittoresques, ses habitants – comment dire – exotiques sont autant de points forts pour le flâneur accoutumé à la fantasy hautement fantaisiste.
     Aussi léger qu’un potage au coin du feu, aussi évanescent que l’odeur de la pluie un soir d’été, aussi chaleureux qu’une paire de pantoufles, le Tibbar s’impose comme la destination textuelle idéale. Une pause enjouée, pleine de malice et de poésie.

 

     Si l’on fait abstraction de sa date de naissance et des quelques nouvelles parues ici et là dans des fanzines et revues, Timothée Rey a tout de la jeune pousse ayant évité de monter trop vite en graine. En dehors du présent ouvrage, il n’a écrit qu’un autre court recueil de nouvelles fantastiques (Caviardages), paru en 2008 aux excellentes mais très confidentielles éditions de La Clef d’Argent.
     Avec Des nouvelles du Tibbar, l’auteur niçois semble franchir un cap supplémentaire, produisant pour notre plus grand plaisir un de ces ouvrages indéfinissables, empreints à la fois de sérieux et d’extravagance. Un délicieux ersatz de cette chienne de vie, absurde dans ses tenants et ses aboutissants, et à laquelle pourtant on tient plus que tout.

     Ce qui frappe d’entrée, en lisant Des nouvelles du Tibbar, c’est l’esprit facétieux hantant les pages du recueil. On imagine Timothée Rey, attablé à son bureau, s’amusant follement à créer le Tibbar. Un processus créatif non dépourvu de la solennité et de la morgue inhérentes au démiurge, du moins est-ce ainsi que l’on se plaît à nous décrire ce processus dans les livres qui ne rigolent pas.
     Bref, tout cela pour dire qu’ici la facétie ne fait pas l’économie d’une certaine rigueur. Timothée Rey ne floue pas son lectorat avec de l’à-peu-près, du fade ou du mou du genou. Sur un ton goguenard, ironique, voire sarcastique, il construit texte après texte cette contrée imaginaire du Tibbar, histoire et calendrier y compris.

     Ainsi, au fil des nouvelles se dessine la géographie de ce bout de terre. Une carte dont on visualise les contours et dont on lit les toponymes en forme de jeu de mots dès le début du recueil. Au passage, saluons la haute tenue de l’ouvrage édité par Les Moutons électriques. Pour paraphraser approximativement un fieffé renard, le ramage est à la hauteur du plumage. Le livre peut s’enorgueillir d’une illustration de couverture aguicheuse de Celestino Piatti, en parfaite adéquation avec l’atmosphère des nouvelles d’un auteur également à l’origine d’ illustrations intérieures fort bienvenues.
     Pour tout dire, on se trouve devant un recueil complet, ne manquent plus que les sons et les odeurs pour accentuer l’immersion. En dépit de ces manques olfactifs et sonores, on ne peut toutefois pas contester le caractère redoutablement immersif de cet univers chimérique, finalement pas si éloigné du nôtre, si l’on y réfléchit un peu. Du moins, est-ce l’impression tenace que laissent infuser les préoccupations de ses habitants. Un bestiaire volontairement foutraque se composant de demi, voire de quart-orcs, de Mafflus (des costauds à la mine d’armoire à glace), de houle-bec, de trolls, nains, humains, gorgones... Ce melting-pot délirant de créatures mythiques, légendaires ou tout simplement farfelues semble se soucier bien davantage de ses tracas quotidiens que des sempiternelles quêtes auxquelles on le cantonne habituellement.

     Quid des nouvelles ? Douze textes dont on a bien du mal à retrancher un iota pour cause d’insatisfaction. Timothée Rey nous convie à un festival de trouvailles burlesques, balayant divers registres stylistiques d’une plume primesautière. L’imaginaire de l’auteur pétille comme un grand cru de Champagne, quelle que soit la forme de narration abordée.
En vrac, « Le Tronc, la Grume et le Fluant » et « Le Jardin de nains du Ninja Radin » apparaissent comme des pastiches décalés de western spaghetti et de films de Hong Kong.
     « Magma Mia ! », « Dans l’antre du Sanguinaire » et « Jeunes Sirènes lascives pour marins bourrus » relèvent du texte à chute, pimenté ici d’un zeste de folie douce et d’une pincée de cruauté. « Sur la route d’Ongle » lorgne du côté de la parodie, la compagnie de héros en quête étant ici remplacée par les usagers d’un bus monté sur pattes.
     En lisant « Lacnae b’Asac », on éprouve un bref serrement au cœur en pensant au peu de poids représenté par l’idéalisme face à la réalité du quotidien. Fort heureusement, on se console avec « Suivre à travers le bleu cet éclair puis cette ombre », l’histoire d’une utopie lucide – non, ce n’est pas contradictoire –, jouant de surcroît avec la mise en page pour l’adapter au déroulement du récit. Du Grand Art !
     « Mon père, ce bouffon au sourire si torve » émerveille par son inventivité – il fallait y penser à cette histoire de Marmelade – et surprend par son ton, mélange de tendresse, d’humour vachard et de tragédie.
     « Mille et mille surgeons du Foisonneur » a de quoi réconcilier les réfractaires à la poésie avec le genre. On ressort de cette lecture, la tête pleine d’images persistantes.
     « Ce qu’il advint des ravisseurs de la Tomate chantante » et « Deux hougolouns dans le vent du soir » termine le tour d’horizon du recueil par un grand éclat de rire. Un rire toutefois grinçant, nerveux, car tiraillé entre des sentiments contradictoires.

     Alliant toutes les qualités d’une excellente lecture plaisir, Des nouvelles du Tibbar ne cède pas pour autant à la facilité. Cette assertion, nullement à prendre dans une acception élitiste ou populiste, convient idéalement à un recueil n’abandonnant aucunement son caractère d’œuvre littéraire sur l’autel de la distraction à tout prix.

     Maintenant, il faut avouer que je suis impatient d’avoir d’autres nouvelles du Tibbar.

 

 

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Des nouvelles du Tibbar de Timothée Rey – ED. LES MOUTONS ELECTRIQUES, MAI 2010

 

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Mercredi 14 mars 2012 3 14 /03 /Mars /2012 20:30

« Armageddon, la guerre de tous contre tous.

La guerre se justifie quand la cause est juste. Si tu ne fais pas partie de la solution, tu es un élément du problème.

Nul n'a raison, quand tous ont tort. »

 

     Façonné par les mythes, l'humain oscille sans cesse, maladroit, entre passé et futur, entre nostalgie et espoir. Quelque part, en un autre temps, à venir ou révolu, il sait que se trouve un monde meilleur.

     Parmi les baby-boomers, nombreux sont ceux à se rappeler les années 1966-1971. Un lustre de tous les possibles. Un instant d'exception où l'utopie semblait à portée de main et à un battement de cœur. Par le truchement des drogues, de l'amour et du rock, le rêve hippie se déployait dans toute son exubérance juvénile et fraternelle. En apparence irrésistible.

     Sans doute s'en trouve-t-il encore quelques uns à considérer cette époque comme un temps béni. Celui de leur jeunesse. Une jeunesse nombreuse, montante, colonisant peu à peu la culture via l'underground. Une jeunesse élevée durant la prospérité des trente Glorieuses, prompte à s'insurger contre l'injustice, à bousculer le carcan mis en place par ses aînés, sensible aux expériences nouvelles et encore insouciante aux lendemains du Summer of Love. Un Âge d'Or pour George R.R. Martin et son héros Sandy Blair.

     Depuis quelque temps le bonhomme végète, en rade devant sa machine à écrire où l'attend la page trente-sept d'un roman mort né. Sandy a perdu la foi et il ne sait que faire pour la retrouver. Un appartement dans un quartier huppé, un succès d'estime dans la littérature et une compagne, working girl dans l'immobilier. Sa situation a toutes les apparences de la réussite. Et pourtant, qu'il lui semble loin ce temps où, en compagnie de Lark, Slum, Maggie, Bambi et Froggy, il comptait refaire le monde...

     Sorti de son spleen par le coup de fil du rédacteur en chef de Hedgehog, journal auquel il a contribué avant de se faire virer comme un malpropre quand celui-ci est devenu une feuille de chou à sensation, Sandy accepte d'écrire un article sur une affaire atroce. Le meurtre du manager des Nazgûl. Un crime qui n'est pas sans lui en rappeler un autre : celui du leader du groupe pendant le concert de West Mesa en 1971...

     Prenant prétexte de l'écriture de cet article, il s'embarque pour un périple, d'Est en Ouest, sur les traces des survivants des Nazgûl, en quête de sa jeunesse et de ses espoirs déchus.

     En phase de réconciliation avec George R.R. Martin, j'aborde le morceau de bravoure de sa bibliographie. Inutile de chercher à me faire changer d'avis : Armageddon Rag est son chef-d'œuvre.

     Difficile de poursuivre après une telle assertion sans prêter le flanc à la controverse. Essayons tout de même.

     L'angle d'attaque de Martin n'est pas celui de l'anecdote ou de la confession de fond de coulisse. Bien au contraire, il s'agit de celui de la nostalgie et des rêves brisés.

    Au cours de son voyage, Sandy se coltine à ses souvenirs. Sa participation au mouvement contre la guerre du Vietnam. Son implication dans le bouillonnement musical de la fin des années 1960. Son désir de faire table rase du vieux monde, non dans une orgie de violence, mais dans l'amour. Les rencontres avec le trio des survivants du Nazgûl et ses amis de jeunesse lui offrent l'opportunité de les confronter à la réalité.

     Amer constat. Les baby-boomers ont rejoint les cohortes de leurs prédécesseurs, communiant dans le consumérisme et le conformisme. Les vieux rockers se sont rangés des voitures quand ils ne sont pas morts en pleine gloire. Et tout le monde se dit que l'histoire n'a pas bifurqué sur la bonne voie au moment propice. Qu'il eût fallu de peu de choses pour que les événements prennent une tournure différente.

     Toutefois, peut-on encore tout changer ? Peut-on échapper à la radicalisation, voie sans issue empruntée par des groupuscules comme par exemples le Wheather Underground et les Black Panthers ? Peut-on, et surtout doit-on ressusciter le passé ?

     Sandy ne se fait pas d'illusion. Il court de désenchantement en désenchantement, découvrant que le temps qui passe, n'a apporté guère de bonheur à ses amitiés d'antan.

     Jusqu'à ce que resurgissent quatre cavaliers de l'Apocalypse, armés de leurs instruments, prêts à électriser les foules. Le Nazgûl réincarné, reformé par la volonté de Edan Morse, un homme au passé trouble.

     Et c'est reparti pour une tournée d'enfer, en réponse à une prophétie. Un long crescendo électrique où se déchaîne le rock. Des concerts hallucinants, au propre comme au figuré, où Martin parvient à nous faire ressentir la frénésie provoquée par Music to Wake the Dead, l'opus majeur des Nazgûl. Et l'on vibre en même temps que les spectateurs, on communie en leur compagnie, écoutant les paroles de Rage, de Prelude to Madness, de Napalm love et du Rag. On est ensorcelé par la basse de Faxon, la batterie de Gopher, la guitare de Di Maggio et la voix lancinante du Hobbit. Et même si les Nazgûl n'existent pas, même s'ils évoquent bien d'autres groupes et chanteurs, on ne peut s'empêcher d'éprouver un sentiment de familiarité à leur égard.

     Martin dépeint avec brio la dimension religieuse de ces grandes messes païennes, où le public se prosterne devant ses idoles, où il entre littéralement en transe, transporté par leurs scansions.

     Au final, George R.R.Martin réussit parfaitement son invocation. À la fois tragique, nostalgique mais jamais larmoyant, Armageddon Rag nous dévoile la force brute de l'utopie sans cesse entrevue, jamais atteinte et pourtant toujours désirable. Et l'on reste longtemps hanté par les riffs rageurs des Nazgûl. J'étais à leurs concerts. Pas vous ?

 

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Armageddon Rag de George R.R. Martin – Editions Denoël février 2012 (réédition traduite de l'anglais [Etats-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

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Lundi 12 mars 2012 1 12 /03 /Mars /2012 18:39

 

     J’ai commencé à lire du Catherine Dufour tardivement. Ouais ! C’était à l’époque où on la surnommait encore le Terry Pratchett français. Vous imaginez un peu le truc, hein ! Un mec. On la comparait à un mec. La honte ! Rien que d’y penser, j’ai les glandes qui se mettent en rideau.

     Elle avait écrit une série, style parodie du Seigneur des Anneaux. Respect ! Total respect Le seigneur des Anneaux, hein ! J’suis fan, quoi ? Bon, je n’ai jamais lu ses bouquins, à elle. Ouais ! J’en ai beaucoup entendu parler, par contre. Des trucs, genre : « Rhalala, trop drôle Dufour ! ». Ou genre : « c’est hachement plus profond qu’on le dit ». Le propos, hein ! Pas l’auteur. Moi, je ne l’ai pas lu. Alors, je me fie à l’avis des autres. Pour ce qu’il vaut. Tous des cons... Le quand dit raton. Le buse. Tout ce bruit blanc, hein ! Ça faisait un raffut du diable, à l’époque.

     Elle mobilisait de la bande passante la Dufour. Ouais ! On la lisait partout, on la voyait partout. Une vraie icône. Y’avait plus qu’à la cliquer pour la faire apparaître. Faut dire qu’elle savait y faire, hein ! Elle avait un double virtuel pseudonymé Katioucha. Ouais. Avec, elle écumait les sites Web, style Actu esfeff, vous savez, le genre de communauté de geeks. Des types poilus partout, blancs comme des endives et qui ne se lavent pas les dessous de bras. Trop la honte ! Ou alors, l’autre site là, celui qui s’appelait le Caviar Cosmique. Des élitistes qui ne se mouchaient pas avec le dos de la petite cuillère. Carrément dégueu, hein ! C’est vrai, quoi ! C’est intime une petite cuillère. Un peu comme une brosse à dents, hein !

     A force de lire son nom partout, de voir sa trombine de fouine à droite et à gauche - c’était un clippeur du nom de Daylon qui lui tirait le portrait -, ben j’ai fini par la lire. J’suis influençable, hein ! C’est con. Ouais, je sais.

     L’accroissement mathématique du plaisir que ça s’appelait. Pas facile à retenir, hein ! C’était un recueil de nouvelles. Des chinoiseries avec ou sans chichis, des trucs même pas écrits en français courant, avec des titres à coucher dehors, genre Vergiss mein nicht. A tes souhaits la vieille ! Ouais. Eh bien, j’ai aimé. Vrai de vrai, hein !

     A l’époque, je vivotais au crochet du fandom. Un truc de dingues, un vrai panier de crabes ; des vieux, des jeunes, des toutes les couleurs, gonzesses et mecs. Des dingues, je te dis ! Des tordus qui vous embrassaient aussi vite qu’ils pouvaient vous exploser leur acné à la gueule. Des viandards qui passaient leur temps à enculer les mouches ou en s’envoyer des vannes, style : « tu l’as vu, hein, mon cul ! »

     Bref, je dois l’avouer, j’ai couché, ce qui m’a permis de récupérer le nouveau bouquin de la Dufour avant les autres, les toqués du Web. Ouais. Outrage et rébellion que ça s’appelait. Lorsque j’ai eu l’objet en main, je ne te dis pas la stupeur ! Je crois que j’en ai eu des tremblements. Le manque, déjà. Bon, après je l’ai ouvert, le bouquin.

     D’abord, ça m’a globalement saoulé. Pour résumer, c’est l’histoire d’une bande de jeunes qui s’envoient en l’air. Ouais. Ils carburent à la musique et à l’énergie, et s’enfilent par tous les trous et les veines des trucs pas très recommandables, hein ! Ça suce, ça baise, ça picole, ça gerbe, ça pine, ça pue, ça se mutile, ça brûle sa vie par les deux bouts et ça joue de la musique très fort. Des jeunes, quoi !

     Parmi eux, il y en un, marquis, qui devient une légende. Pas un guitare zéro ! Non, une icône ! Lui aussi, mais dans le genre rock’n’trash, hein ! Un vrai taré, style les geeks de Actu esfeff. Le mec, il chante comme une casserole, hein ! Mais, ça n’a pas d’importance, ils veulent tous coucher avec, les filles et les mecs. Marquis, il ne cause pas dans le bouquin. Ce sont les autres qui causent pour lui, hein ! Et ils causent, genre jeune quoi ! Et ça défile comme ça pendant plus de trois cent pages. Un vrai casting ! Ouais. C’est ça qui saoule.

     Pour oublier leurs malheurs et pour exprimer leur révolte, ces jeunes, ils sexultent au souvenir de marquis. Parce que la vie n’est pas gaie dans le futur à l’autre, la Dufour. On ne rigole pas du cul tous les jours, hein ! Genre réchauffement climatique et pollution à tous les niveaux, rouges de préférence. Ouais. Et puis, il y a des gens, genre privilégiés qui crèchent en haut de tours, d’autres qui cuvent dans des banlieues souterraines et des zombis des caves qui végètent juste à la lisière du sol, là où c’est le plus dur. Ouais. Et que ça pue le chien mouillé mort depuis cinq jours, là-dedans.

     C’est là qu’elle est forte la Dufour, hein ! Mine de rien, elle nous le fait passer en loucedé son futur. Ça imprègne la caboche, ça colle à la rétine comme un mollard et puis ça prend aux tripes. Pas pessimiste, ni optimiste, juste lucide. Elle a tout compris la Dufour. Ouais. Et puis, elle sait river son clou avec des formules choc, des trucs genre : « quand ça sera mon tour, je sortirai en courant de ce monde où le réel n’est que boue de forage du rêve. » J’ai rien compris, mais ça me troue le cul quand même. Ouais.

     Du coup, je crois que je vais replonger avec son autre bouquin qui cause du futur, là. Le goût de l’immortalité que ça s’appelle. Ouais. A ski paraît, on a même besoin d’un dico pour le déchiffrer, hein !

     Elle m’a bien eu la Dufour, en fin de compte. Ouais ! Je suis encore tout imprégné par son bouquin.

 

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Outrage et Rébellion de Catherine Dufour - Réédition Folio/SF, mars 2012

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